« le Cancre », de Bernard Crombey, d’après Daniel Pennac, Théâtre des Lucioles à Avignon

« le Cancre » © D.R.

Haro sur l’ignorance, les cancres n’existent pas !

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Après six années de succès dans « Motobécane », Bernard Crombey substitue le bonnet d’âne de l’élève paresseux aux deux-roues du paysan-poète picard : sa nouvelle création, « le Cancre », présentée au Théâtre des Lucioles, est adaptée de deux œuvres de Daniel Pennac. L’interprétation reste hors pair.

Trois rangées de chaises d’écolier qui rétrécissent le plateau, une chaise d’enfant, un pupitre et un tableau composent le décor de ce nouveau solo. Les chaises vides et le bureau du maître métaphorisent le monde terrifiant et hiérarchisé de l’institution scolaire et des adultes ; la petite chaise, la solitude du « cancre ». Scénographie ultrasimple, donc, sans effets, laissant place à la chair des mots – comme dans la pièce précédente. Le texte a été créé à partir de Chagrin d’école et Comme un roman de Daniel Pennac. Ce dernier, ébloui par le talent du comédien dans Motobécane, lui a laissé toute latitude sur son œuvre.

Le personnage-narrateur qui s’adresse au public incarne un type moderne : le « cancre » qui marche soi-disant lentement et à reculons, tel un « crabe » (deux mots issus du latin cancer). Ce mauvais élève, c’est d’abord l’enfant en échec scolaire (Pennac lui-même ou encore Gide, Anatole France, Balzac, Flaubert, Prévert !). C’est aussi l’adulte qui doute, se méfie des intellectuels incapables d’appréhender la notion d’ignorance… Sur scène, Bernard Crombey retrace donc le parcours de l’un à l’autre, dans un récit rétrospectif linéaire qui rappelle celui des romans de formation. Il incarne bien sûr ce cancre, à tous les âges de la vie, ainsi que ceux qui l’entourent – prenant en charge une pluralité de voix et de discours plus ou moins stéréotypés.

Le spectacle s’ouvre ironiquement sur une lecture des « perles » d’un bulletin scolaire : appréciations des enseignants qui noient les élèves médiocres sous les bons mots cassants. Puis le comédien change d’espace de jeu et fait parler la famille dépitée du mauvais écolier. Le frère aîné explique ainsi à son cancre de frère, incapable de retenir une leçon ou de comprendre un texte, l’origine de sa tare : il est tombé jeune dans une poubelle municipale ! Voilà comment le déchet est né. La peur générée par ces heures passées dans une fournaise de détritus aura évidemment traumatisé l’enfant. Le récit se poursuit par l’évocation du ressenti du cancre : angoisse face aux chiffres insensés et face aux mots fermés comme des huîtres car devenus de purs signifiants, « peur de l’échec, honte d’avoir échoué, sentiment d’indignité, peur de l’avenir, solitude mentale » *. Dans un autre coin du plateau, les souvenirs affluent : la gaieté considérée à tort comme de l’insolence, la haine envers les pions du pensionnat se manifestant par des blagues potaches, le désir d’être aimé par les enseignants, la création d’une « bande de potes » imaginaire, les lectures clandestines et salvatrices ; enfin, les rencontres miraculeuses avec des enseignants de lettres qui le sauvent : le premier lui fait écrire un roman en un trimestre au lieu de le faire disserter. L’enfant cancre devient peu à peu un lecteur et narrateur. Puis son statut ne cesse d’évoluer, sans que jamais ne le quitte cette mésestime de soi. L’ex-cancre poursuit des études, rencontre une femme, et, pour finir, devient pédagogue – professeur de français – dans un collègue en Picardie. La revanche ?

Sortir de l’ignorance

À partir de là, le spectacle se focalise sur l’univers de la classe : le rôle de passeur de l’enseignant, les bons élèves qui absorbent tout et ceux qui ne comprennent pas la signification des pronoms adverbiaux « y » et « en » : « hi-han ! », se met alors à braire Bernard Crombey, un bonnet d’âne dans les mains. Facile. Mais touchant. Le comédien, tour à tour dans la peau de l’enseignant plein de doutes, en empathie, et du « cancre », nous fait ainsi revivre des situations (trop ?) connues de tous. En faisant une leçon sur le plaisir de la lecture répondant à une solitude existentielle, il s’apparente à un inspecteur de l’Éducation nationale au discours passionnant, mais si difficile à mettre réellement en œuvre dans une classe : le professeur doit être un « médiateur qui allume l’émerveillement », un « passeur de livres » offrant à chacun de nous le plaisir secret d’être « le Gardien de notre propre Temple » et non un « gardien du temple » de la littérature de musée (Comme un roman) ! La leçon se clôt sur une idée : il faudrait créer au concours de l’agrégation une épreuve obligeant les candidats à réfléchir sur l’échec scolaire, sur l’ignorance et les façons d’en sortir. De tous en sortir.

Malgré quelques tâtonnements, le comédien irradie de justesse, de tendresse bienveillante, d’humour grinçant et d’une rare simplicité. Mais la mise en scène manque de créativité et le texte ne possède pas la langue époustouflante et fleurie de Motobécane. Ici, la parole est simple, prosaïque, quoique émouvante. L’expérience théâtrale vise à faire vivre à tous une expérience : celle de l’intériorité d’un enfant terrifié et asphyxié par le monde abstrait du savoir. Et ça marche : gentiment, sans fulgurance, certes, on en ressort moins bêtes. 

Lorène de Bonnay

* « Une leçon d’ignorance » : discours prononcé par Pennac le 26 mars 2013 à l’université de Bologne.


le Cancre, de Bernard Crombey, daprès Chagrin d’école et Comme un roman, de Daniel Pennac

Cie Macartan • 10, rue du Général-de-Gaulle • 69000 Lyon

04 90 27 14 31

Site : http://www.compagnie-macartan.fr

Adaptation et mise en scène : Bernard Crombey

Avec : Bernard Crombey

Collaboration artistique : Catherine Maignan

Scénographie et lumières : Yves Collet

Son : Michel Winogradoff

Assistante : Sonia Sariel

Photo : © D.R.

Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 05 51

Du 5 au 27 juillet 2014, à 17 h 40

Durée : 1 h 15

17 € | 12 € | 10 €