« le Chagrin des ogres », de Fabrice Murgia, Centre Wallonie‐Bruxelles à Paris

le Chagrin des ogres © Cici Olson le Chagrin des ogres © Cici Olson

Le mal‑être des ogres

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Le festival Théâtre en Cies se déroule du 16 novembre au 7 décembre 2010 au centre culturel Wallonie-Bruxelles. Le jeune écrivain et metteur en scène belge Fabrice Murgia y présente « le Chagrin des ogres », un spectacle créé à Liège en 2009 et primé au printemps dernier lors du festival Impatience au Théâtre de l’Odéon. Un conte moderniste, et une pièce âpre sur ce difficile passage qu’est l’adolescence.

Après tant d’auteurs et de metteurs en scène apparus ces dernières années sur la scène belge, Fabrice Murgia, artiste associé au Théâtre National de Bruxelles, représente la nouvelle génération. Ce jeune homme a imaginé un spectacle un peu chaotique sur cette période tumultueuse de la vie qu’est l’adolescence. Pour dire cette indicible période de transition où tout change et tout vacille, mais dont on se souvient si mal, la proposition de Fabrice Murgia mêle audacieusement l’univers des contes et celui des faits-divers. Elle choisit de nous faire partager deux destinées singulières, de nous confronter à deux figures extrêmes du mal-être adolescent.

La jeune mariée virginale qui accueille les spectateurs et tiendra lieu de narratrice tout au long du spectacle porte en elle les contradictions de la pièce : une robe blanche, symbole de pureté, et un visage taché de sang. Sa voix amplifiée et déformée est à la fois enfantine et monstrueuse. Elle répète comme une rengaine un conte qui parle du passage à l’âge adulte. Les ogres, ce sont les ados eux-mêmes, nous avertit son histoire, celle de l’enfant qui éventre son père pour devenir ogre à son tour. Les deux autres protagonistes sont enfermés dans une cellule de verre. Il y a Lætitia, une adolescente plongée dans le coma après sa tentative de suicide, qui s’identifie à Natascha Kampusch, la jeune Autrichienne séquestrée pendant huit ans. Et Bastian, un garçon renfermé, qui reste cloîtré devant son P.C. et envoie au monde des messages menaçants.

Une fuite dans l’imaginaire

Pourquoi un adolescent bascule-t-il dans la folie meurtrière ? semble se demander Fabrice Murgia. Pour répondre à cette question, le metteur en scène s’est inspiré du blog tenu par Bastian Bosse, ce jeune Allemand qui, en novembre 2006, avait ouvert le feu dans un lycée, tuant 15 personnes. Celui qui se faisait appeler Resistant X y exprime son mal de vivre, son inadaptation au monde, sa rage. Ce désarroi adolescent, qui s’exprime chez le garçon par une violence tournée vers les autres, prend la forme du suicide chez la fille. Dans les deux cas, un même refus du réel, une même tentation de fuite dans l’imaginaire. L’adolescente a retourné sa violence contre elle-même. Mais dans sa fantasmagorie, c’est bien elle pourtant qui aura raison de son bourreau, le tyrannique de M. Wolf, ogre moderne.

Pas de scènes dialoguées dans ce spectacle, mais une succession un peu décousue de tableaux et une scénographie qui pousse assez loin le modernisme. Pour exprimer la rébellion adolescente et sa fascination pour la mort, le metteur en scène s’appuie sur un environnement sonore parfois agressif (cris, coups de feu). Il recourt systématiquement à la vidéo : visages en gros plan ou texte en surimpression. Du fait de ces effets appuyés, le jeu des comédiens passe un peu au second plan, même si le travail sur les postures et les attitudes de ces ados encore tournés vers l’enfance (leurs goûts, leurs jeux) est intéressant. Il y a quelques moments forts, comme la scène où l’ado suicidaire, dégoûtée par la banalité et la normalité son propre corps, se fait souffrir jusqu’au sang pour se prouver qu’elle est en vie.

Le Chagrin des ogres séduit par sa dureté et son originalité. C’est un spectacle très maîtrisé et assez troublant, même s’il paraît quelque peu confus au départ, puisque les clefs ne sont pas livrées d’emblée. La chanson de John Lennon Oh My Love, avec sa mélodie un peu naïve, exprime, chemin faisant, la nostalgie de l’enfance, et le rêve d’une improbable réconciliation avec le monde. 

Fabrice Chêne


le Chagrin des ogres, de Fabrice Murgia

Texte publié aux éditions Hayez & Lansman

Mise en scène : Fabrice Murgia

Avec : Émilie Hermans, David Murgia et Laura Sepul

Création vidéo : Jean‑François Ravagnan

Photo : © Cici Olson

Environnement sonore : Maxime Glaude

Centre Wallonie-Bruxelles • 46, rue Quincampoix • 75004 Paris

Métro : Châtelet, Les Halles, Hôtel-de-Ville, Rambuteau

Réservations : 01 53 01 96 96

Du 26 novembre au 3 décembre 2010, à 19 heures, dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 15

10 € | 8 €

Programme complet du festival Théâtre en Cies sur le site :

www.cwb.fr