« le Cid », de Pierre Corneille, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« le Cid » © Guy Delahaye

Corneille enfiévré par Beaunesne

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Il faut remercier Yves Beaunesne de nous enchanter avec une pièce si classique qu’on la pensait attendue, qu’on la croyait réservée aux collégiens, qu’on l’avait remisée dans un coin de notre mémoire. Il en restaure au contraire non seulement l’éclat, mais encore la fougue et la fraîcheur.

Le rideau se lève sur un instantané : comme si Velázquez l’avait peint, des personnages royaux aux somptueux atours ont pris la pose pour l’éternité. Un lourd parquet ciré aux teintes chaudes de chêne au pied d’un mur tout de stuc ajouré à l’esthétique andalouse, immense moucharabieh qui occultera et révélera à la fois l’espace infranchissable entre privé et public. La grande beauté plastique et l’intelligence du décor signé Damien Caille-Perret ainsi que la splendeur des costumes aux riches brocarts et aux drapés sublimes de Jean‑Daniel Vuillermoz témoignent du siècle d’Or.

Cette immobilité ne durera pas. Elle servira d’écrin au contraire à une des plus belles histoires d’amour contrarié que notre littérature nous ait laissées. Écrin que Marie‑Christine Soma viendra sculpter de lumières délicates et précises, clairs-obscurs, éclats de soleil filtrant à travers les dentelles de pierre.

Dès les premiers alexandrins, la vie envahit le plateau. Et avec elle, la jeunesse et la passion. Chimène est encore une toute jeune fille, presque une enfant, qui ose s’ouvrir des choix de son cœur auprès de sa duègne. Elle est heureuse, toute d’espérance nimbée. Le Cid que nous propose Yves Beaunesne est d’abord l’histoire d’un passage à l’âge adulte, d’une arrivée dans la lumière et d’un accomplissement. Cette Chimène-là est incarnée par une jeune actrice bouleversante, Zoé Schellenberg. D’elle nous allons suivre les mouvements de l’âme, les reculades et les envols. Ses pleurs comme ses pauvres essais pour se mentir à elle-même nous émeuvent d’autant plus que tout ce qui se joue en elle est immédiatement sensible, donné au public sans mélo ni artifice, avec un mélange de force et de délicatesse tout à fait remarquables.

Toute la salle a pour Chimène les yeux de Rodrigue

L’ensemble de la distribution est à l’avenant, avec une mention spéciale pour Jean‑Claude Drouot qu’on est heureux de retrouver en Don Diègue, grand d’Espagne bafoué, père à l’autorité qui ne souffre aucune réplique. Julien Roy en Roi de Castille campe un monarque affaibli par la maladie, tenant à peine sur ses jambes, qui n’est pas sans évoquer un autre souverain à la santé vacillante, Louis XIII, contemporain de Pierre Corneille. Ses apparitions, installé sur un trône à roulettes dont il use avec dextérité, ont un haut pouvoir comique renforcé par la gestuelle explicite et les mimiques désabusées d’un roi à qui il n’en faut plus conter tant il en a vu de toutes les couleurs.

Qui plus est, la musique aux accents baroques de Camille Rocailleux est interprétée en direct par des comédiens aux prestations dignes de chanteurs professionnels, particulièrement Maryne Sylf à la belle voix de soprano et l’excellent contre-ténor Maximin Marchand. Dans leurs rôles respectifs, celui de l’Infante malheureuse et tourmentée et d’un gentilhomme malmené, tous deux mettent une touche d’originalité. Rendue à demi folle par des sentiments qu’elle doit corseter, elle est la preuve vivante des dégâts provoqués par une société implacable, il est au contraire un seigneur un peu décalé, à l’insolence très contrôlée mais affleurante et drôle. Quant à Thomas Condemine à qui revient le difficile personnage de Rodrigue, il compose avec beaucoup de sensibilité un jeune homme proche de nous, qui cherche à s’affranchir de toutes les contraintes qui pèsent sur sa vie.

Sous les somptueuses étoffes, les corps s’expriment. C’est peu dire que les comédiens que dirige Yves Beaunesne ne sont pas empesés. Ils se lancent sur le plateau comme dans une arène, se frôlent avec sensualité, s’évitent avec une douleur perceptible, se jettent dans des corps-à‑corps impétueux et sauvages rythmés par la chorégraphie élégante conçue par Marion Bernède.

On l’a compris, ce spectacle est emballant, une merveille pour les yeux et les oreilles, un délice qui nous fait réentendre la beauté des vers de Corneille : si proches que des dizaines d’entre eux sont suspendus à nos lèvres de spectateurs. Et c’est un tel plaisir que de les retrouver portés par de si belles voix… Après les avoir écoutées dans un silence d’une densité rare, le public leur fait une longue ovation largement méritée ! 

Trina Mounier


le Cid, de Pierre Corneille

Tout public à partir de 14 ans

Mise en scène : Yves Beaunesne

Avec : Éric Challier (Don Gomès, Comte de Gormas, père de Chimène), Thomas Condemine (Don Rodrigue, fils de Don Diègue et amant de Chimène), Jean‑Claude Drouot (Don Diègue, père de Don Rodrigue), Eva Hernandez (Léonor, gouvernante de l’Infante), Antoine Laudet (Don Sanche, amoureux de Chimène), Fabienne Lucchetti (gouvernante de Chimène), Maximin Marchand (Don Arias, gentilhomme castillan), Julien Roy (Don Fernand, premier Roi de Castille), Zoé Schellenberg (Chimène, fille de Don Gomès), Maryne Sylf (Doña Urraque, Infante de Castille)

Assistanat à la mise en scène : Marie Clavaguera-Pratx et Pauline Buffet

Dramaturgie : Marion Bernède

Scénographie : Damien Caille-Perret

Lumières : Marie‑Christine Soma

Création musicale : Camille Rocailleux

Costumes : Jean‑Daniel Vuillermoz

Maquillages : Catherine Saint-Sever

Photo : © Guy Delahaye

Production : la Comédie Poitou-Charentes-C.D.N. avec le soutien de la Drac Nouvelle‑Aquitaine, de la région Nouvelle‑Aquitaine et de la ville de Poitiers

Coproduction : le Théâtre de Liège, les Théâtres de la Ville de Luxembourg, le Théâtre d’Angoulême

Avec le soutien du Fonds d’insertion pour Jeunes Artistes dramatiques, Drac et région Provence-Alpes-Côte d’Azur et du Théâtre 71, scène nationale de Malakoff

Tous nos remerciements à Élie Triffault, au T.N.P., pour son aide à la construction du décor et au Théâtre Paris-Villette, à la Cie Nicolas‑Liautard et à Enguerrand Boonen

Création au Théâtre d’Angoulême en novembre 2016

Théâtre national populaire • 8, place Lazare‑Goujon • 69100 Villeurbanne

www.tnp-villeurbanne.com

04 78 03 30 00

Du 1er au 11 mars 2017 à 20 heures

Durée : 2 h 20

De 9 € à 25 €