« le Conte d’hiver », de Shakespeare, Théâtre des Abbesses à Paris

le Conte d’hiver © Mario Del Curto

On est loin du conte !

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Salle comble au Théâtre des Abbesses pour ce « Conte d’hiver » de Shakespeare, mis en scène par Lilo Baur, ex-assistante de Peter Brook. Le spectacle fut créé à Athènes avec une distribution internationale. C’est la principale qualité de ses interprètes inégaux qui, soit ânonnent leur texte, soit en font des tonnes. La deuxième partie, plus souriante, passe mieux que la première, plombée par ces handicaps. De bons moments alors, tant de farce que de poésie, où l’on retrouve, avec plaisir, un peu de cette pièce pas si simplette que ça.

Croyant que sa femme Hermione est enceinte des œuvres de son ami Polixène (roi de Bohème), Léontès (roi de Sicile), la fait jeter en prison. Pour faire bonne mesure, il ordonne que le bébé soit abandonné, et la mère traduite en justice. Leur fils, le prince Mamilius, en meurt de chagrin. La reine, à son tour, succombe. Fin de la première partie. Seize ans plus tard, le nourrisson est devenu Perdita, une jeune beauté montagnarde. Un brave berger l’a en effet recueillie. Florizel, le propre fils de Polixène, veut en faire sa femme, au grand désespoir de son royal père, qui s’invite déguisé à la fête, et à son tour saccage tout.

Qu’on se rassure, tout finira bien, et même mieux qu’on a le droit de le dire, si l’on veut préserver le joli secret de Polichinelle que l’œuvre contient. Pour l’instant, c’est l’hiver, sur la terre comme dans le cœur du roi. Lilo Baur a choisi de matérialiser cet enfer intérieur au moyen d’un mur, lui bien lourdingue, à l’ombre duquel les protagonistes poireautent en complets-vestons. Après un début prometteur, où le jeune prince remonte, tels des automates, les personnages, un par un, on ira en s’ahurissant de déception en déception.

William, réveille-toi, ils sont devenus mous !

La reine est un glaçon chic, le roi un ronchon pittoresque, le prince un pitre joufflu. On est, si j’ose dire, loin du conte ! Rien à espérer non plus de l’ami injustement soupçonné, Polixène, ni de la confidente vengeresse, Pauline. Tous deux, pourtant francophones (eux, on les comprend), ont l’air de s’être donné le mot pour n’assurer, dans cette partie, que le service minimum. La scène du procès, modèle de montée dramatique, avec la déposition de la reine, la mort de son fils, puis la sienne en plein tribunal, enfin la sanglante diatribe de Pauline contre le tyran, se réduit ici à une succession d’exposés. William, réveille-toi, ils sont devenus mous !

Heureusement, le printemps revient, et avec lui l’épatante musique de Mich Ochowiak, qu’il interprète lui-même en s’accompagnant à l’accordéon. Il sera Autolycus, le voyou qui, culot suprême, tire le mieux son épingle du jeu cruel qui va se jouer. Le comédien, itou. Suit la scène désopilante dans laquelle il dévalise l’idiot du village, Gabriel Chamé Buendia, aussi irrésistible dans ce personnage qu’il détonnait dans Mamilius. On l’a bien compris, la mise en scène a voulu que pères et fils soient joués, dans chaque partie, par les mêmes acteurs. C’est donc notre pittoresque ronchon qui, après le roi, fera le berger. Il charge toujours autant, mais disons à meilleur escient.

La bonne surprise vient aussi de la Méditerranée, qui a pris possession du plateau. Sous le ciel dégagé, déjà cette trouvaille des moutons, juste représentés par les acteurs à quatre pattes sous des couvertures, qui bêlent. Puis les amoureux, Gaïa Termopoli (Perdita) et Ludovic Chazaud (Florizel), qui se jurent fidélité en prenant à témoin toute la terre. À nouveau Ochowiak fait merveille avec une superbe mélodie de son cru. Une des plus belles (et justes) scènes de ce spectacle bancal. Même Polixène (Pascal Dujour) a l’air de reprendre du poil de la bête. Hélas, tout retombe à la fin comme un soufflé d’émotions, trop vite sorti du four.

Le froid mortel des deux statues, la reine et sa grande prêtresse, ont tôt fait de refroidir tout ce petit monde avec leur retenue souffreteuse. La déchirante scène finale s’achève en monument d’inanité gnangnan. Pas rancunier, le public applaudit. À mon avis, surtout Gabriel Chamé Buendia et Mich Ochowiak, je le répète tous deux extraordinaires. Quel dommage, me dis-je quelquefois, qu’on ne rétablisse pas l’ancienne coutume qui faisait saluer les acteurs un par un. Zut ! Dans ce monde pourri, qu’au moins au théâtre, chacun récolte ce qu’il mérite. 

Olivier Pansieri


le Conte d’hiver, de William Shakespeare

Traduction : Bernard‑Marie Koltès (éditions de Minuit, 1988, 128 pages)

Mise en scène : Lilo Baur

Avec : Hélène Cattin, Gabriel Chamé Buendia, Ludovic Chazaud, Pascal Dujour, Mich Ochowiack, Marie Payen, Kostas Philippoglou, Ximo Solano, Gaïa Termopoli

Assistante à la mise en scène : Clara Bauer

Concept et scénographie : Lilo Baur, James Humphrey

Costumes : Agnès Falque

Lumières : Nicolas Widmer

Régie son : François Planson

Assistant plateau : Mathieu Dorsaz

Habilleuse : Rosi Morilla

Photo : © Mario Del Curto

Administration de tournée : Élisabeth Gay

Coproduction Théâtre de l’Union-C.D.N. du Limousin, Limoges ; Théâtre de la Ville, Paris ; Fondation du théâtre d’expression française ; Spectacles français de Bienne ; Cie Rima ; avec le soutien de la Fondation Leenaards

Théâtre des Abbessses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 29 mars au 10 avril 2011, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 20

24 € | 18 € | 13 €