« le Diptyque du rat » [« Une trop bruyante solitude » de Bohumil Hrabal et « la Pyramide » de Copi], Théâtre de Sartrouville et des Yvelines

La solitude des rats

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Dans sa dernière création, « le Diptyque du rat », Laurent Fréchuret réunit deux textes : une adaptation d’« Une trop bruyante solitude », œuvre du Tchèque Bohumil Hrabal qui nous raconte la vie d’un recycleur de papier, et « la Pyramide », une pièce de l’Argentin Copi, sorte de vaudeville cannibale ayant pour héros un rat parvenu qui risque bien de passer à la casserole. Ces deux auteurs contemporains, qui ont pour point commun d’avoir subi l’oppression politique, ont choisi le rat comme symbole de leur résistance.

Dans les entrailles de Prague, Hanta a passé trente‑cinq ans à actionner sa machine, au milieu des livres de toutes sortes. Certes, il est usé. Sans broncher, il s’est plié aux pires conditions de travail : « Pareils à des olives, ce n’est qu’une fois pressés qu’on tire le meilleur de nous ». Mais il raconte. Il en a vu passer des horreurs entre ses mains rongées par les solvants : les images d’Hitler à Berlin, d’Hitler dans Prague, d’Hitler et son chien ; les auteurs censurés, qu’il a lui-même passés au pilon. Broyé, Hanta semble avoir perdu toute humanité. Par sa présence animale, il nous fait sentir l’odeur du papier fermenté, l’humidité de la cave où il se tapit. Pestiféré, Hanta ? Juste contaminé par la poésie et les mots interdits ! L’ouvrier nous fait entendre le bruit infernal des presses mécaniques, le cri de guerre de ses compagnons, les rats d’égout, mais il évoque aussi la mélodie des lavabos, l’écho lointain des pensées du xxe siècle. Éclaboussé par le jus haineux des dictateurs, son cerveau est surtout ébloui par les poètes visionnaires dont il a dévoré les pages, une à une. Si Hanta est toujours en vie, c’est précisément grâce à ses lectures, lesquelles lui ont du même coup permis de bâtir un véritable mémorial, où il a fait dialoguer entre eux des intellectuels réduits au silence.

Réalisme, expressionnisme – voire surréalisme – se mêlent savamment. Pour survivre, Hanta n’a en effet pas eu d’autre choix que de métamorphoser son quotidien. Reste que le discours est résolument politique. Avec l’invention de la presse hydraulique, Hrabal pointe l’avènement d’une société aseptisée et inhumaine qui tourne à vide, car en perte de sens. Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser à tous les ouvriers mis sur le carreau. Ce spectacle nous alerte aussi sur les dérives de notre monde moderne trop enclin à faire disparaître tout contact avec le savoir et le rêve. Les dangers de l’amnésie sont réels. Gare à ce changement d’ère où la « sensure » 1 (pour employer le néologisme inventé par Bernard Noël) remplace la censure !

« Pyramide » © François-Louis Athénas
« Pyramide » © François-Louis Athénas

L’imagination au pouvoir !

Copi, quant à lui, préfère lutter contre la morosité et la bêtise des puissants par la fantaisie. Un rat millionnaire rêvant de voler l’or noir des Incas, une reine aveugle et despote, une princesse affamée, un jésuite malade d’amour, un espion… tous ces personnages animent une intrigue pour le moins primaire : qui mangera qui ? La situation initiale est absurde. Les répliques font mouche. C’est le comique féroce qui porte la pièce. Tous ces agités du bocal ne pensent qu’à se bouffer, et le rire est gras. On aimerait partir, car le parti pris de la mise en scène pousse la mécanique scénique de Copi jusqu’au délire cauchemardesque. Fuir ces acteurs qui hurlent et s’agitent en tous sens. Dans cette pyramide infernale, dispositif trifrontal efficace, nous sommes piégés, nous aussi. Faits comme des rats !

Des rats en veux-tu, en voilà ! Malgré tout, aucun ratage dans ce diptyque-là ! Qu’il soit érudit ou palabreur, exclu ou convoité, cette figure du rat gagne en épaisseur à être ainsi mis en perspective. Hrabal a résisté à l’occupation soviétique de Prague et au communisme de l’intérieur, tandis que Copi a fui la dictature militaire en s’exilant à Paris. Leur œuvre témoigne de cette singularité. Entre farce et gravité.

Le traitement de la mise en scène est juste. Si les clairs-obscurs sont tout indiqués pour évoquer les bas-fonds, l’enfermement et l’aveuglement décrits par Hrabal, le tableau haut en couleur que dessine Fréchuret sied parfaitement au baroque Copi. Les comédiens saisissent le texte à bras le corps. Dans la première pièce, la direction d’acteur, subtile et précise, révèle l’étendue du talent de Thierry Gibault. Dans la seconde, elle s’appuie sur la vivacité des acteurs permanents du Théâtre de Sartrouville et sur la performance d’Élizabeth Macocco, reine magistrale de cette pièce iconoclaste menée tambour battant.

Musophobes, n’ayez donc aucune crainte ! Hormis les brochettes de rat et les bonbons gélifiés qu’on vous offre à l’entracte, on sort de là tout ragaillardi. En effet, rien de tel pour rappeler que l’imagination et la fantaisie restent des moyens drôlement efficaces pour combattre l’ennemi. 

Léna Martinelli

  1. « La censure bâillonne, elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue… Le libéralisme fonde son pouvoir sur l’absence de censure, mais il a recours à l’abus de langage. Le discours qui étalonne la valeur des mots, le vide en fait de sens – d’où une inflation verbale qui ruine la communication à l’intérieur de la collectivité et par là même la censure… Il faut créer le mot de sensure, qui par rapport à censure indique la privation de sens et non de parole… Et le culte de l’information raffine encore cette privation en ayant l’air de nous gaver de savoir. » Bernard Noël

le Diptyque du rat

Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal

Le Seuil, coll. « Points »

Traduction : Anne-Marie Ducreux‑Palenicek

Mise en scène et adaptation : Laurent Fréchuret

Assistant à la mise en scène : Elya Birman

Avec : Thierry Gibault

Collaboration artistique : Dorothée Zumstein

Scénographie : Stéphanie Mathieu

Costumes : Claire Risterucci

Son : François Chabrier

Lumière : Éric Rossi

Maquillage et coiffure : Françoise Chaumayrac

Photo : © François‑Louis Athénas

Tournée :

  • Le 29 mars 2011, Baumes-les-Dames, 03 81 88 55 11
  • Le 1er avril 2011, Marnay, 03 81 88 55 11
  • Du 5 au 9 avril 2011, Nouveau Théâtre-C.D.N. de Besançon et de Franche-Comté, 03 81 88 55 11

la Pyramide, de Copi

Christian Bourgois éditeur, 1999

Mise en scène : Laurent Fréchuret

Avec : Philippe Baronnet, Elya Birman, Thierry Gibault, Élizabeth Macocco, Nine de Montal, Rémi Rauzier

Assistant à la mise en scène : Philippe Baronnet

Répétitrice : Éléonore Briganti

Collaboration artistique : Dorothée Zumstein

Scénographie : Stéphanie Mathieu

Costumes : Claire Risterucci

Son : François Chabrier

Lumière : Olivier Sand

Tango : Jorge Rodriguez

Maquillage et coiffure : Françoise Chaumayrac

Sculpture : Nathalie Martella

Photo : © François‑Louis Athénas

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-C.D.N. • place Jacques-Brel • 78500 Sartrouville

www.theatre-sartrouville.com

Réservations : 01 30 86 77 79 ou resa@theatre-sartrouville.com

Du 30 septembre au 23 octobre 2010 à 20 h 30, à 19 h 30 le lundi 4 octobre 2010 et les jeudis, relâche les dimanche et lundi, le samedi 16 octobre 2010

Durée : 2 h 40 (1 h 10 chaque spectacle et 20 minutes d’entracte)

26 € | 17 € | 13 € | 8 €

Tournée :

  • Du 1er au 17 décembre 2010, centre dramatique régional de Haute-Normandie, Théâtre des Deux-Rives, 02 35 70 22 82