« Le Festival mondial du théâtre de Nancy, une utopie théâtrale 1963-1983 » de Jean-Pierre Thibaudat

Jack Lang : « Nous étions dans toutes sortes d’utopies et cela s’est tari »

Bulletin n°15 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Le journaliste et critique Jean-Pierre Thibaudat retrace l’histoire d’une des aventures culturelles les plus marquantes du XXème siècle : le Festival mondial du théâtre de Nancy.

On connaît la passion de Jack Lang pour le théâtre. Juriste de formation, agrégé de Droit, il consacra sa thèse de doctorat aux relations du théâtre et de l’État. Il fut bien sûr plus tard, dès 1981, le brillant ministre de la Culture que l’on sait, et l’un des rares titulaires du marocain de la rue de Valois à mener une politique inédite en faveur des arts de la scène. Il faut dire qu’il eut, à la différence de nombre de ses successeurs, la pertinence de choisir des experts en la personne de Bernard Dort d’abord, puis de Robert Abirached, pour la « Direction du théâtre et des spectacles » – dénomination qui précéda celle de « Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles » (D.M.D.T.S.) puis de « Direction générale de la création artistique » (D.G.C.A.).

L’on sait moins qu’il fut lui-même acteur, interprétant notamment le rôle de Caligula dans la pièce éponyme d’Albert Camus, au Théâtre universitaire de Nancy, et qu’il assuma la direction du Théâtre national de Chaillot, à partir de 1972, avant l’ère giscardienne où Michel Guy, nommé secrétaire d’État à la Culture, mit brutalement fin à ses fonctions.

Le récit élaboré par Jean-Pierre Thibaudat, journaliste et critique dramatique qui fut l’un des piliers du service culture de Libération, aujourd’hui blogueur sur le site de Mediapart, permet de découvrir le « Lang d’avant Lang », si l’on ose dire, à travers le récit de l’une des aventures culturelles les plus marquantes du XXème siècle : le Festival mondial du théâtre de Nancy, qu’il créa en 1963 et qui dura vingt ans.

 

Marginaux, incisifs, originaux

Neuf ans après la création, à Paris, du Théâtre des Nations qui permit au public français de découvrir le Berliner Ensemble de Brecht, le Piccolo Teatro de Strehler ou encore l’Opéra de Pékin, le Festival mondial de théâtre de Nancy élargit à son tour l’horizon de la scène française, tout en cherchant à éviter les dérives de son prédécesseur : « Nancy va se dresser, écrit Jean-Pierre Thibaudat, contre tout ce que le Théâtre des Nations représente de compassé, d’officiel, de parisien ». D’où une programmation qui fait la part belle aux « groupes marginaux », aux « incisifs », aux « originaux ».

On parcourt l’ouvrage avec intérêt, comme un agréable album joliment illustré qui est aussi un livre d’histoire, et pas seulement culturelle. Songe-t-on qu’en avril 1963, lors de la première édition qui dure une semaine, le général De Gaulle est au pouvoir, que les accords d’Évian ont mis fin aux « événements » d’Algérie le mois précédent, que les Beatles et les Rolling Stones débouleront bientôt à Paris et que Jean Vilar s’apprête à quitter le Théâtre national populaire ?… Bref, une autre époque !

 

Des Dyonisies au Festival

D’ailleurs, en 1963, le Festival de Nancy n’a pas encore trouvé son appellation définitive. On parle alors de « Dionysies internationales du théâtre étudiant » pour définir une opération de 35 000 francs de l’époque, avec 12 spectacles venus de 8 pays ! Les pièces sont jouées en version originale, sans surtitrage. Et le succès de cette manifestation « pauvre » est au rendez-vous. Encouragé, Jack Lang, qui a alors 23 ans, persiste et signe, transformant ses « Dionysies » en « Festival », auquel il donne une dimension mondiale et non plus seulement européenne.

La vie du Festival sera ponctuée de moments forts dont la révélation de Grotowski en France (1964), la venue du Bread and Puppet de New York, engagé contre la guerre du Vietnam (1968), celle de Robert Wilson avec Le Regard du sourd (1971). Le public est décontenancé ; la vision que chacun a du théâtre est profondément ébranlée. Dans Le Monde, Bertrand Poirot-Delpech parle de « jamais vu ». Autre invité « historique » : Tadeusz Kantor (1971). Ces premières éditions composent la légende du Festival. Robert Abirached parle de « fête », mais souligne aussi la « gravité profonde » de la manifestation où « cette jeunesse étudiante est soulevée d’inquiétude, tendue, exigeante, volontaire et impatiente de changer le monde ! »

En 1972, Jack Lang est nommé à Chaillot. Il est hésitant sur la suite à donner au Festival. Il en propose la direction au jeune Stéphane Lissner, qui décline l’offre. Finalement, c’est Lew Bogdan qui est nommé. Le nombre de spectacles augmente, de pays participants également. Michelle Kokosowski assume la direction du Festival à partir de 1976. Elle travaille ardemment au projet d’un théâtre permanent à Nancy et fait revenir le Bread and Puppet pour un nouveau spectacle. Dario Fo aussi est de la fête, sur fond de « théâtre comique populaire ». Suit La Classe morte de Kantor (1977) : un choc pour toute une génération.

 

 La fin de l’âge d’or

Début 1978, Jack Lang et Michel Kokosowski quittent la direction du Festival en souhaitant qu’Alain Crombecque leur succède mais ce dernier décline la proposition, sentant que l’âge d’or du Festival est passé. C’est finalement Lew Bogdan, ex-directeur, qui revient, porteur d’un projet ambitieux, mais qui n’aboutira pas. Aussi démissionne-t-il, en 1980.

Françoise Kourilsky prend les rênes et concentre la programmation sur les États-Unis d’Amérique, considérant que le public français a une image réductrice de leurs créations, car l’avant-garde new-yorkaise tient une trop grande place. Mais l’ambiance n’y est plus… Crombecque, semble-t-il, avait raison. Dans Libération, Jean-Pierre Thibaudat écrit : « On se dit, à quoi bon, à quoi ça sert ? Oui, au fait, à quoi ça sert un festival ? » Et de fait, peu à peu, le public déserte la manifestation, perdu dans « un océan de spectacles officiels ».

En juin 1982, Mira Trailović est nommée nouvelle directrice artistique, conseillée par Michelle Kokosowski, Antoine Bourseiller et Chérif Khaznadar : 41 spectacles de 20 pays seront au programme de cette 16ème édition. Mais on compte peu de créations, en vérité, et les spectacles, plutôt « classiques », sont produits par de grandes institutions. Pour ses 20 ans, en 1983, le festival offre 113 représentations mais ne rassemble que 17 815 spectateurs. L’hémorragie semble irréversible. L’édition de 1984 n’est plus qu’une ombre de festival. L’année suivante, on décide de sa « mise en sommeil ». Doux euphémisme…

Le Festival ne s’est jamais réveillé. Il avait tout simplement vécu. L’épilogue de l’ouvrage l’explique clairement, en citant témoins et acteurs-clés, à commencer par Jack Lang lui-même, qui confie : « Nous étions artistiquement, politiquement, poétiquement dans toutes sortes d’utopies, et cela s’est tari. » Jean-Pierre Thibaudat précise : « En s’institutionnalisant au fil des années, en baissant la garde de la découverte de nouvelles aventures, en recyclant les anciennes découvertes, en cédant à des programmations thématiques, en négligeant ses bénévoles, en vieillissant, le Festival a étiolé son âme, perdu son ambiance, égaré son esprit. »

Une suggestion : que tous les responsables actuels de festivals de théâtre se livrent à un exercice critique et citoyen, analysent l’évolution et le bien-fondé de la manifestation qu’ils dirigent pour éviter autant que faire se peut cette évolution naturelle et fatale… À bon entendeur, salut !

Le Festival mondial du théâtre de Nancy, une utopie théâtrale 1963-1983 / Récit écrit et documenté par Jean-Pierre Thibaudat / Les Solitaires intempestifs / 400 pages / 23 €

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur