« le Jouet abandonné », de Rémy Giordano, Théâtre la Boussole à Paris

« le Jouet abandonné » © Alexandre Filippini

Les jeux sont faits

Par Alicia Dorey
Les Trois Coups

En se saisissant d’un thème aussi éculé, la compagnie Les Oracles imparfaits nous promettait avec cette fin du monde une réflexion profonde sur la nature humaine. Malheureusement, elle nous offre tout au plus un léger divertissement.

Éva et Adrien sont les seuls survivants du cataclysme qui a frappé la planète Terre. Reclus dans une salle d’attente froide et impersonnelle, ils vont devoir décider lequel des deux sauvera l’humanité en embarquant vers d’autres cieux, laissant le second à son triste sort. Aucun d’eux n’a la trempe d’un héros : elle est styliste de lingerie féminine, il est barman dans un hôtel étoilé. Laquelle de ces incarnations contemporaines d’Adam et Ève mérite le salut ? Le monde est-il devenu un vieux jouet abandonné par quelque puissance divine ? Derrière ces interrogations se cache une tentative désespérée d’appréhender un univers à l’aune de sa disparition.

Le propos pourrait être passionnant : en forçant les personnages à tergiverser sur un sujet aussi grave, nous nous attendions à être nous-mêmes pris à partie dans leur délibération. Il n’en est rien. Nous assistons distraitement à un échange qui n’évite aucun des écueils de la comédie dramatique : le sentimentalisme y est exacerbé, les trémolos et stéréotypes y sont légion.

Ce que l’on peut reprocher à Rémy Giordano, auteur et metteur en scène du Jouet abandonné, est d’avoir voulu jongler avec un panel d’émotions excessivement large, et sans doute trop ambitieux, si bien que le public reste souvent insensible à ce qui se déroule devant lui. Les larmes peinent à monter, le rire encore davantage. On eût préféré que certains états d’âme soient écartés plutôt que survolés. En caricaturant à l’extrême les réactions de ces deux personnages en train de vivre leurs derniers instants, l’auteur prend le risque d’en rester au stade du bavardage.

La scénographie, assez astucieuse, parvient à peu de frais à recréer l’atmosphère d’un sas de sécurité aussi inquiétant que protecteur. Éva et Adrien s’approprient progressivement l’espace dans lequel ils sont confinés, ponctuant certains de leurs déplacements d’une maladresse qui se révèle assez touchante. Ils ne réussissent toutefois pas à nous faire oublier certains détails qui, voulant singer le cinéma hollywoodien, achèvent de nous mettre mal à l’aise, à l’instar d’une voix off féminine égrenant les minutes restantes à intervalles réguliers.

Un enchaînement trop prévisible

La durée de la pièce correspond très exactement au temps imparti à nos deux survivants pour faire leur choix. Cette illusion de réalité temporelle serait ingénieuse si elle était plausible. Or la manière dont ces quatre-vingts minutes sont employées ne nous semble aucunement vraisemblable. Ève et Adrien cherchent à tuer le temps plutôt qu’à le maîtriser. On nous promettait « une heure quinze de vie intense », et cette promesse n’est pas tenue.

L’interprétation d’Élodie Merciadri et Martin Verschaeve souffre des inégalités du texte et du manque d’originalité de la mise en scène. Les tentatives de séduction de l’un se heurtent à la méfiance de l’autre : on s’échange des prénoms, des souvenirs, des secrets, et de brusques retournements de situation nous empêchent de nous plonger avec eux dans la crainte et l’incertitude. Pris indépendamment, les deux comédiens sonnent plutôt juste. Ensemble, leurs dialogues paraissent forcés : début d’idylle ou semblant de manipulation ne parviennent pas à faire naître le doute dans nos esprits. En définitive, aucune de leurs actions ne nous convainc, hormis les quelques pas de danse esquissés par ces deux âmes en mal de tendresse, dans leur vaine quête d’amour et de rédemption. 

Alicia Dorey


le Jouet abandonné, de Rémy Giordano

Cie Les Oracles imparfaits

06 60 77 86 04

Courriel : oraclesimparfaits@gmail.com

Mise en scène : Rémy Giordano

Avec : Élodie Merciadri et Martin Verschaeve, en alternance avec Matěj Hofmann

Photo : © Alexandre Filippini

Théâtre la Boussole • 29, rue de Dunkerque • 75010 Paris

Réservations : 01 85 08 09 50

Site du théâtre : www.theatre-la-boussole.com

Courriel de réservation : contact@theatrelaboussole.com

Métro : lignes 4 et 5, arrêt Gare-du-Nord

Du 28 juin au 21 septembre 2015, les lundis à 21 heures et les dimanches à 20 heures

Durée : 1 h 20

28 € | 20 € | 11 €