« le Journal de ma nouvelle oreille », d’Isabelle Fruchart, Théâtre du Chêne‑Noir à Avignon

« Journal de ma nouvelle oreille » © Pascal Gély

Renaissance

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Perdre son ouïe à 14 ans, la retrouver à 37 : la comédienne malentendante Isabelle Fruchart nous livre ce récit extraordinaire dans une mise en scène de Zabou Breitman. Une autobiographie touchante qui nous permet de partager la différence.

Diagnostiquée sourde à 26 ans, Isabelle Fruchart n’est appareillée qu’à l’aube de ses 40 ans. En fait, la jeune femme a commencé à perdre son audition à 14 ans pour finir avec 70 % de moins à chaque oreille. Entre-temps, elle apprend « à écouter avec les yeux ». Dans sa bulle, elle se recrée un monde qu’elle a pourtant appréhendé dans toutes ses dimensions jusqu’à l’adolescence. Comment vivre avec un tel handicap, surtout quand on est comédienne ? Être sourde comme un pot n’arrange effectivement pas les affaires de cette artiste à l’oreille musicale. Malgré tout, celle-ci poursuit sa voie, parvenant même à réaliser un tour de magie mentale les yeux bandés, dos au public !

Ce spectacle relate donc cette incroyable histoire, depuis son parcours aux côtés de thérapeutes en tout genre jusqu’au miraculeux appareil auditif qui va révolutionner sa vie, en passant par les réactions de son entourage. Le regard des autres, Isabelle Fruchart en parle forcément, mais ce journal, tenu sur neuf mois, est avant tout le récit d’une nouvelle naissance. La perception de chaque nouveau son se révèle une expérience extraordinaire, à commencer par celui de sa propre voix qu’elle entend à nouveau. Et quel bonheur que d’avoir désormais accès à l’anodin !

Monologue fleuri

C’est un périple palpitant comme la vie, qu’il nous est donné d’entendre ici. Un récit touchant, aussi. Une fois appareillée, la malentendante doit passer différents niveaux, et l’apprentissage est fastidieux pour que son cerveau s’adapte aux multiples fréquences. Elle voudrait des oreilles parfaites, mais, finalement, ne vaut-il pas mieux ne pas trop entendre ? Tous ces bruits, ces larsens, cette cacophonie, « c’est un peu comme être pénétrée par les oreilles », nous raconte-t-elle, espiègle.

Celle-ci garde toujours la juste distance, comme lorsqu’elle pointe les absurdités du corps médical qui met dix ans à accepter l’évidence, en évoquant… un dialogue de sourds. Le récit de ses petits arrangements, son déni de la réalité, sont également racontés avec beaucoup d’humour. Car s’il y a bien des malentendus, elle y trouve aussi son compte au quotidien : par exemple, plus de conversations volées qui vous pourrissent la vie. Finalement, celle-ci se satisfait volontiers d’approximations, aime se réfugier dans son monde ouaté. Alors, quand elle se retrouve équipée d’oreilles 100 % numériques, les perceptions changent radicalement la donne.

Belle idée que cette histoire, toute personnelle, soit racontée par l’intéressée elle-même. Tout repose sur son interprétation et le texte. Pour ce journal de sensations, on imagine volontiers le monde qu’elle s’est créé grâce à la puissance des images contenues dans l’écriture souvent poétique. En revanche, pas de révolution sensorielle dans la mise en scène dépouillée de Zabou Breitman, qui a préféré s’effacer pour nous permettre d’écouter, nous aussi, les fleurs pousser. Les allusions à Alice au pays des merveilles nous transportent dans le monde magique d’Isabelle. Le propos universel trouve ainsi un certain écho, car chacun de nous est invité à mieux écouter les autres, ainsi que ses propres sensations. Un joli conte moderne qui se laisse donc écouter.

À signaler aussi la reprise, dans la grande salle, de la Compagnie des spectres, grand succès de Zabou Breitman que le public a ovationné chaque soir de ce Off 2013. 

Léna Martinelli


le Journal de ma nouvelle oreille, d’Isabelle Fruchart

Adaptation et mise en scène : Zabou Breitman

Courriel : production@prima-donna.fr

Avec : Isabelle Fruchart

Scénographie : Simon Stehlé

Conception sonore : Laury Chanty

Lumières : André Diot

Costumes : Amina Rezig

Assistante de production : Diane Derosiers

Photos du spectacle : © Pascal Gély

Théâtre du Chêne-Noir • 8 bis, rue Sainte-Catherine • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 86 74 87

Site du théâtre : www.chenenoir.fr

Du 6 juillet au 28 juillet 2013, à 14 heures

Durée : 1 h 15

22 € | 15 €

Tournée :

  • Du 21 janvier au 1er février 2014 : Théâtre national de Nice, C.D.N. Nice-Côte d’Azur
  • Les 4 et 5 avril 2014 : Théâtre Liberté, Toulon
  • Le 15 avril 2014 : Théâtre de Châtillon