« le Journal d’une femme de chambre », d’Octave Mirbeau, le Guichet Montparnasse à Paris

Karine Ventalon © D.R.

Venez voir à l’intérieur

Par Antoinette de Vannoise
Les Trois Coups

Une femme seule. Un grenier qui n’a que deux couleurs, le beige de sa valise et de sa peau et le noir tout autour, un journal comme exutoire, un prénom – Célestine : voici tout ce qu’elle a. Nous entrons, à travers la minuscule salle du Guichet Montparnasse, dans l’intimité simple d’une femme que l’on croit tout aussi simple. Être femme de chambre à l’époque (fin xixe-début xxe siècle) signifie avoir un statut qui n’en est pas un. C’est n’être vraiment ni un animal ni un homme. C’est être un figurant de la maison, une chose active à qui l’on commande et que l’on peut rendre utile, un objet sexuel sans pensée, à disposition chez soi. Nous avons accès lors de ce « Journal d’une femme de chambre » à l’antre extrêmement lucide d’une femme sous-estimée. Qui nous accueille dans son grenier, nous ouvre son journal personnel et nous présente tout ce qui fait d’elle une humaine qui vit, pense, ressent, réfléchit, aime, déteste, s’insurge, analyse ou manipule.

Célestine est une jeune femme au physique attrayant. Elle passe de maison en maison, et n’y mène à chaque fois qu’une vie dérisoire. Chaque employeur se révèle avoir ses tares, ses perversités, et la situation est toujours similaire : elle reste une domestique peu estimée et n’a pas le droit à la parole. Âgée d’à peine plus d’une vingtaine d’années, elle déchante déjà. « Les rêves… des bêtises » nous dit-elle. Elle connaît déjà très bien la société bourgeoise gangrenée de l’époque, cette société bipolaire constituée de ceux qui ont de l’argent et les autres, leurs domestiques. À travers la voix de cette femme, c’est le peuple qui a la parole et qui hurle sa révolte. La belle jeune femme au regard bien aiguisé nous présente un monde où les femmes sont autoritaires et acariâtres, tandis que les hommes sont des salauds et des pervers.

Karine Ventalon sait trouver le ton juste, la mimique adéquate et l’imitation exacte. Très habilement, elle stimule notre imagination, qui s’en donne à cœur joie. La talentueuse artiste ne manque pas de faire vivre, par son seul corps, toute une série de personnages drôles ou pathétiques. Elle passe sans difficulté d’un sentiment à l’autre, nous faisant ressentir la véracité de chacun d’eux. Célestine-Karine se place parfois en victime, en spectatrice affligée ou en manipulatrice, et, par moments, elle s’effraye elle-même, se sent dépassée et ne se comprend plus. C’est ici l’épanchement d’une âme dégoûtée, lasse, qui s’ennuie, mais également amusée, violente et cruelle, qui a aussi ses perversions criminelles et sexuelles. Bien qu’elle se sache injustement traitée, elle ne se pose pas en malheureuse victime, triste bête noire du destin. Au contraire, elle se montre dans toute sa vérité, avec non seulement ses besoins de tendresse, de reconnaissance et de liberté, mais également ses besoins de cruauté gratuite et de sexe juste par pur désir.

Le discours de l’injustice entre bourgeois et domestiques, bien qu’il trouve aisément son équivalent dans des situations actuelles, n’est plus immédiatement un sujet qui nous touche. Il n’est cependant pas le seul intérêt que recèle ce texte d’Octave Mirbeau. Un journal intime qui s’ouvre, c’est une âme qui se confesse à nous. L’on peut voir ce Journal d’une femme de chambre comme une vue sur le paysage complet qu’est l’âme de cette femme. Ce paysage a ses parcelles de noirceur, de luminosité, de beauté et de laideur. Bien que ce qui nous semble prédominer soit les revendications sociales contre l’injustice, nous pouvons surtout y voir le portrait d’une femme qui, après avoir longuement observé, connaît fort bien les autres, mais très peu elle-même. Elle est en quête d’un bonheur difficilement accessible, car elle sait ce qu’elle exècre, mais ne sait pas vraiment quels sont ses rêves, ni qui elle aime vraiment et pourquoi.

En tout cas, tout au long de la représentation, on apprécie ce beau bouquet constitué d’un texte surprenant, drôle et sarcastique, d’une belle actrice parfaitement adéquate au rôle et dirigée de façon juste et originale par William Malatrat. Un spectacle qui vaut le détour. 

Antoinette de Vannoise


le Journal d’une femme de chambre, d’après l’œuvre d’Octave Mirbeau

Mise en scène : William Malatrat

Avec : Karine Ventalon (ou Virginie Mopin)

Photo : © D.R.

Le Guichet Montparnasse • 15, rue du Maine • 74015 Paris

Réservations : 01 43 27 88 61

http://www.guichetmontparnasse.com/

Métro : Gaîté – Edgar‑Quinet – Montparnasse

Du 8 janvier au 13 juin 2009, les jeudi et samedi à 19 heures

Durée : 1 h 10

Tarif général : 18 €

Tarif réduit (étudiants, chômeurs, seniors et groupes à partir de 10 personnes)

Forfait 26 € : valable pour deux spectacles dans la même soirée

Formules restau-théâtre : 26 €

Carte 3 spectacles : 27 €

Tarif kiosque : 9 €