« le Marchand de Venise », d’après William Shakespeare, Théâtre 71, à Malakoff

« Le Marchand de Venise (Business in Venice) », d'après William Shakespeare © Raynaud De Lage

Shakespeare, miroir de notre temps ? 

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

Jacques Vincey s’empare de la pièce controversée de Shakespeare pour parler de notre société. Pari audacieux ? Certes. Mais pari raté.

Dès le lever du rideau, on découvre l’imposant décor. Une supérette est entièrement reconstituée sur le plateau, avec ses rayonnages de chips et ses bouteilles de Coca, ses packs de lessive et sa viande sous vide. Rien n’y manque, pas même les néons blafards qui n’épargnent rien ni personne. Le décor s’impose avec violence au spectateur, dans toute sa laideur, mais aussi avec une valeur programmatique forte. Il ne s’agit pas de jouer Shakespeare, de lui rendre un hommage fade, mais de s’en servir pour parler du monde tel qu’il va (mal). On comprend l’intention.

Le Marchand de Venise interroge en effet une société dans laquelle l’argent est en train de prendre la place de la culture et des valeurs chrétiennes. Aujourd’hui, on ne peut écouter les informations sans entendre parler de parachutes dorés, de primes, ou encore des investissements du Qatar – puissance de l’argent qui inquiète parce qu’elle incarne des valeurs différentes des nôtres. Shakespeare, lucide, parlerait donc de nous. Ainsi, Jacques Vincey vient-il agacer nos habitudes de spectateurs. Il nous force à quitter notre zone de confort, à considérer la société actuelle au lieu de songer, avec un recul commode, au XVIème siècle. Dès l’ouverture, un jeune comédien vient nous chatouiller en soulignant le prix du décor, vraisemblablement beaucoup plus coûteux que les comédiens… Le prix des choses serait supérieur à celui des hommes.

Des bonnes intentions à la réalisation

Si l’on comprend le dessein, sa formalisation ne cesse d’irriter. Tout d’abord, le laid domine. Tout est moche : les décors, les costumes de carnaval extrêmement vulgaires, les comédiens au teint cireux sous les néons… Tous sont à l’image de notre société, certes, nous l’avons compris. Nous vivons dans un monde répugnant et la scène doit nous dégoûter. Mais n’est-ce pas le rôle du théâtre que de nous élever, de nous proposer une alternative au monde du foot qatari ? Dans cette perspective, les acteurs jouent souvent mal. Lors des premières scènes, les jeunes compagnons d’Antonio hurlent dans des mégaphones et l’on ne comprend pas un traître mot de ce qu’ils disent. Océane Mozas, qui incarne une jeune première sous les traits d’un vieux travesti à mi-chemin entre Dalida et Amanda Lear, laisse perplexe. Elle, justement, qu’on ne peut épouser qu’en refusant d’écouter les sirènes de l’argent et la richesse, pourquoi n’est-elle pas plus séduisante, plus sincère dans son incarnation ? De plus, la mise en scène est souvent répétitive. Les différents prétendants de Portia se succèdent dans une scénographie complexe qui inclut la vidéo. Ils sont plus ridicules les uns que les autres. Pour nous dire que la société a peur des autres, ils sont de pathétiques caricatures, dont la succession est lassante et pénible.

Enfin, revenons à l’intention. Nul ne peut nier que notre monde est marqué par le culte de l’argent au détriment de la culture et du savoir. Personne n’oserait remettre en cause le fait que l’autre fait peur, surtout s’il a le visage d’un migrant. Pourtant, est-ce vraiment ce que nous dit Shakespeare ? N’y aurait-il pas intérêt à lire Shakespeare pour ce qu’il est ? Ne serait-ce finalement pas plus pertinent d’étudier ses œuvres passées et leur grandeur dans leur contexte, dans leur spécificité, pour mieux comprendre notre actualité ?

Ainsi, le Marchand de Venise (Business in Venice) nous prouve-til que les bonnes intentions, si louables soient-elles, ne font pas toujours de bons spectacles.

Anne Cassou-Noguès


le Marchand de Venise (Business in Venice), d’après William Shakespeare

Metteur en scène : Jacques Vincey

Texte français et adaptation : Vanasay Khamphommala

Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy

Avec : Quentin Bardou, Jeanne Bonenfant, Alyssia Derly, Pierre-François Doireau, Théophile Dubus, Thomas Gonzalez, Anthony Jeanne, Jean-René Lemoine, Océane Mozas, Jacques Vincey.

Durée : 3 heures

Photo : © Raynaud De Lage

Théâtre 71 Scène Nationale Malakoff • 3 place du 11 novembre • 92240 Malakoff

Du 11 au 20 octobre, mercredi, jeudi, samedi à 19h30, mardi, vendredi à 20h30, dimanche à 16 heures

De 5 à 27 euros

Réservations : 01 55 48 91 00


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