« le Monologue de la femme rompue », de Simone de Beauvoir, Théâtre Essaïon à Paris

le Monologue de la femme rompue © Véronic Roux-Voloir le Monologue de la femme rompue © Véronic Roux-Voloir

De l’inconvénient de parler toute seule

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Pour sa première mise en scène, le comédien Julien Cottereau a choisi de redonner vie à une nouvelle quelque peu datée de Simone de Beauvoir et de confier le rôle à la jeune comédienne Fane Desrues. Démarche intéressante, même si le défi n’est qu’à moitié gagné.

Le texte intitulé Monologue est l’une des trois nouvelles du recueil de Simone de Beauvoir, la Femme rompue (1967), qui propose autant de portraits de femmes. Son héroïne est un être brisé par la vie, rejeté par les siens, qui traverse une crise existentielle aiguë. Se définissant elle‑même comme « intransigeante », elle se livre durant une soirée de réveillon solitaire à un véritable plaidoyer contre le monde et ses injustices, un monde qu’elle ne supporte plus, qui suscite sa révolte et son dégoût. Ce qui a causé sa déchéance, ce qui lui a fait perdre ses illusions sur les hommes et sur la vie, on le comprend progressivement en suivant le fil de ses propos aussi rageurs que décousus, à travers l’évocation confuse des drames et des deuils qui jalonnent son histoire personnelle.

Julien Cottereau (molière de la Révélation théâtrale 2007) n’est pas le premier à porter cette nouvelle à la scène. Le texte de Simone de Beauvoir, plus qu’aucun autre peut‑être de ses écrits, est cru, outré, dérangeant, et le metteur en scène s’est avant tout efforcé d’en restituer toute la colère et la violence. Recourant à la technique narrative du monologue intérieur, l’auteur explore les tréfonds d’une conscience, s’attarde longuement sur les souvenirs, remords, rancunes et ressentiments de son héroïne. Si le principe du monologue de femme rappelle Dario Fo et Franca Rame (en particulier Une femme seule), ici l’humour n’est pas de mise, le personnage est assez antipathique, et le propos féministe s’atténue pour laisser place à un long cri de souffrance.

Ring de boxe et combinaison kaki

Contrairement à ceux du couple d’auteurs italiens, ce monologue‑là n’est pas conçu pour la scène. Dès lors, comment représenter théâtralement cette violence intérieure ? Julien Cottereau a voulu faire de l’héroïne de Simone de Beauvoir une combattante, une boxeuse. Fane Desrues, vêtue d’une combinaison kaki et de chaussures montantes rouges, évolue dans un espace qui évoque un ring de boxe. Au risque d’être un peu trop illustratif, une chaise est d’ailleurs placée dans un angle, et le son d’un gong découpe le spectacle en une série de rounds. Difficile de ne pas penser au Délire à deux d’Eugène Ionesco proposé par Christophe Feutrier au Festival d’Avignon 2010. Sauf qu’ici le personnage se bat seul contre le monde, c’est‑à‑dire contre un adversaire invisible…

De ce combat, va‑t‑elle sortir vainqueur ou K.‑O. ? Il faut bien avouer que cette unique idée de mise en scène tourne vite au procédé et finit par lasser un peu, tout comme le débit précipité de Fane Desrues, qui s’efforce pourtant de coller au texte, à ses phrases courtes et heurtées, afin de rendre au mieux le flux de conscience de son personnage au bord de la rupture. Heureusement, puisque l’héroïne passe sans cesse de la révolte à l’accablement, il y a aussi des changements de rythme, des moments de respiration, de calme. Et quelques trouvailles, comme cette idée de faire marcher Murielle (c’est son nom) sur les lignes qui la tiennent prisonnières pendant qu’elle lance ses appels téléphoniques désespérés.

Agressivité monocorde

Dire que Fane Desrues s’est investie dans cette création est faible. Elle parvient à mettre en avant les ambiguïtés de celle qu’elle incarne, et se montre à certains moments touchante, voire pathétique lorsqu’elle évoque des blessures d’enfance lointaines, ou la solitude de Murielle (« Comme si j’étais effacée du monde. Comme si j’avais jamais existé. »). Mais outre la question de l’âge – il est tout de même difficile à une si jeune comédienne d’interpréter une femme de vingt ans son aînée –, le reste du temps son agressivité monocorde, sa rage monomaniaque tournent un peu en rond. De même qu’elle ne sort pas de l’espace tracé à la craie sur le plateau, son émotion ne parvient que trop rarement au public. Et le metteur en scène peine à éviter l’écueil solipsiste de son projet, laissant le spectateur à l’extérieur du ring. 

Fabrice Chêne


le Monologue de la femme rompue, de Simone de Beauvoir

Mise en scène : Julien Cottereau

Avec : Fane Desrues

Assistante à la mise en scène : Lætitia Biaggi

Chorégraphie : Mayalen Otondo

Lumières : Idalio Guerreiro

Son : Clément Hallet

Photo : © Véronic Roux‑Voloir

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre‑au‑Lard • 75004 Paris

Métro : Hôtel‑de‑Ville ou Rambuteau

Réservations : 01 42 78 46 42

www.essaion.com

Du 19 mars au 5 juin 2012, les lundi et mardi à 20 heures

Durée : 1 h 10

20 € | 15 €