Le romantisme et le bidet

Vincent Dedienne et Émilie Incerti Formentini dans « Arcas et Callisto » © Audoin Desforges Vincent Dedienne et Émilie Incerti Formentini dans « Arcas et Callisto » © Audoin Desforges

« Vitalité de l’amour : on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet », écrit l’essayiste Emil Cioran, toujours caustique. Y penser, immanquablement me fait rire. 

Sans plus d’esprit de sérieux, les comédiens du Tg STAN célèbrent à leur façon le romantisme et le bidet, dans le cadre du Festival d’automne. Invités comme chaque année au Théâtre de la Bastille, à Paris, ils annoncent une série de pièces adaptées des films du génial Bergman. Infidèles débute ce cycle, sur un scénario classique : une femme aime un homme mais s’entiche d’un amant, qui est ami du couple. Ce dernier se sépare et tous souffrent. Simple, mais Tg STAN complique ! Car d’emblée, les frontières sont brouillées. Les comédiens parlent d’eux, acteurs dans la vie, avant de se fondre avec leurs personnages. Le quatrième mur tombe avant même d’avoir été dressé, et avec quel fracas ! Ici, la banalité gagne en couleurs, celles des sentiments rehaussés par un jeu précis mais sans emphase.

« Infidèles » de Tg STAN © Stef Stessel
« Infidèles » de Tg STAN © Stef Stessel

Un peu de romantisme, beaucoup de bidet, chez Raymond Carver aussi. Le metteur en scène Guillaume Vincent s’est penché, lui, sur les nouvelles du romancier qu’on dit être le « Tchékhov américain ». Dans Love Me Tender, il orchestre un chassé-croisé en entre quatre couples de la classe moyenne, dans un temps kitsch qui pourrait être celui des sixties. Aisance et confort y côtoient l’ennui et les faux-semblants. Mais étonnement Carver donne de l’épaisseur à la petitesse de nos émois. Guillaume Vincent lui emboîte le pas, aidé par une distribution choisie. Émilie Incerti Formentini tient la tête de cette affiche, avec son air débonnaire et une gouaille qu’elle dispute à Jacqueline Maillan.

Elle reparaît – joie ! – dans Callisto et Arcas, adapté d’Ovide par le même Guillaume Vincent. Le spectacle, présenté aussi aux Bouffes du Nord, après avoir été rôdé à La Pop, l’an dernier, dure le temps d’une simple fable. Moins d’une heure pour narrer comment Jupiter travesti séduit Callisto ; comment Junon, l’épouse de Jupiter, se venge en transformant la nymphe en ours ; comment, enfin, le jeune Arcas orphelin s’apprête à tuer sa mère en chassant l’ours. Chez cet Ovide-là, Jupiter est un puissant producteur de cinéma, Callisto une jeune actrice et l’amour un jeu de pouvoir. À l’épreuve de la scène, les choses de l’amour sont décapées, exposées dans leur violence, n’en déplaise aux romantiques. Vitalité de l’amour ?

Cédric Enjalbert


Infidèlesde Tg STAN et de Roovers, d’après le scénario Infidèles et l’autobiographie Laterna magica d’Ingmar Bergman 
Avec Ruth Becquart, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen
Du 10 au 28 septembre 2018 au Théâtre de la Bastille à Paris

Callisto et Arcas, d’après Ovide
Mise en scène de Guillaume Vincent
Avec : Emilie Incerti Formentini, Vincent Dedienne et Anton Froehly
Du 15 au 27 septembre 2018 aux Bouffes du Nord à Paris

Love Me Tender, d’après Raymond Carver
Mise en scène de Guillaume Vincent
Avec : Emilie Incerti Formentini, Victoire Goupil, Florence Janas, Cyril Metzger, Alexandre Michel, Philippe Smith, Kyoko Takenaka et Charles-Henri Wolff 
Et, en alternance, Gaëtan Amiel, Lucas Ponton et Simon Susset
Et la voix de Maud Le Grevellec
Du 14 septembre au 5 octobre 2018 aux Bouffes du Nord à Paris