« le Songe d’une nuit d’été », de George Balanchine, d’après Shakespeare, Opéra de Paris

Une « fairy painting » ¹ qui vibre et brille

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Créé en 1962 au New York City Ballet, « le Songe d’une nuit d’été » de George Balanchine entre au répertoire de l’Opéra de Paris. Christian Lacroix, qui signe les costumes et la scénographie, fait son baptême de décorateur de théâtre. Que d’heureux évènements, de rites de passage, autour de ce ballet « symphonique » célébrant justement des mariages ! L’harmonie triomphe de tout, même du désordre shakespearien.

« De la musique avant toute chose » : l’art chorégraphique de Balanchine, qui s’invente à partir du vocabulaire académique des ballets russes et puise dans les références américaines (modern dance, jazz, comédie musicale), est assujetti à la musique. La rencontre avec Stravinsky a été décisive pour le transfuge russe qui a travaillé en France, puis s’est installé à New York. Dans le Songe d’une nuit d’été, « Mister B » cherche donc une écriture du mouvement pur, capable de réfracter les émotions émanant des partitions de Félix Mendelssohn. Sa danse interprète l’œuvre du compositeur romantique, plus que celle du poète baroque. En effet, son ballet néoclassique condense, dans une première partie narrative, les quatre actes de la comédie de Shakespeare, pour mettre en exergue les intrigues amoureuses ² dans la forêt enchantée. Sa seconde partie transforme l’acte final : les mariages fêtés dans le palais athénien de Thésée ne sont pas suivis par la représentation donnée par les artisans de la « lamentable histoire de Pyrame et Tisbé ». Une mise en abyme différente est offerte : des ballets dans le ballet. En outre, d’autres symphonies de Mendelssohn s’ajoutent à la Musique de scène (commandée par le prince de Prusse au compositeur en 1843). Ce « Divertissement », non plus tragico-comique mais idéal, est un hymne à l’émotion amoureuse suscitée par l’union entre musique et chorégraphie ; les corps explorent avec une infinie beauté tous les accords de cette harmonie.

Dédié à la partition musicale, le spectacle débute dans le noir par l’« Ouverture » (composée par l’Allemand en 1826, à 15 ans !). Plongé dans la nuit féerique de l’Opéra, le public se laisse pénétrer par les accords suaves, aigus, oniriques, joués par les flûtes, puis étoffés par les hautbois, clarinettes, bassons et cors. Son imagination erre « à travers l’eau, à travers le feu », « plus rapide que la sphère de la lune », comme guidé par la suivante de la reine des fées. Puis, les violons, clarinettes ou timbales déploient une palette d’atmosphères, d’émotions et de rythmes qui soulignent le caractère programmatique de cette pièce. Mystère, tumulte du désir, métamorphoses, majesté triomphale, lyrisme amoureux et ironie : les sons invitent à voyager dans le Songe.

Le lever de rideau sur la forêt surnaturelle ajoute l’envoûtement visuel à la magie sonore. Le surgissement du « monde vert » (Northrop Frye), lieu de tous les possibles, est éblouissant. Christian Lacroix s’est inspiré d’une captation de 1967 du New York City Ballet et des « fairy paintings » qui fleurissent à l’époque victorienne, pour créer ce décor sublime. De grandes toiles peintes comme au xixe siècle (fabriquées dans les ateliers de l’Opéra Bastille) nous montrent la forêt des fées : troncs d’arbres immenses, branchages touffus, ligne de fuite menant vers une cavité couverte de glycines mauves. Chaque tableau présente une profusion de détails (sous-bois impénétrable, orchidées béantes, trône-coquillage, palais rococo de Thésée) et possède ses couleurs. Les lumières mettent en valeur les teintes opalescentes, vert, rose, bleu, et participent à la création d’une atmosphère surnaturelle. Les costumes étincelants jouent un rôle majeur dans cet univers plastique, tout en matérialisant la rencontre entre diverses époques : Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, classicisme français, romantisme anglais, années 1960. On peut ainsi admirer les habits de velours d’inspiration préraphaélite des couples perdus dans la forêt, les robes des nymphes en organza, le chatoiement des costumes de papillons, insectes et elfes, les broderies aux motifs floraux de Sophie Hallette, le cristal scintillant fourni par Swarovski, les drapés à l’antique, le tulle blanc empourpré, etc. Quel faste !

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté »

La chorégraphie, tissant vocabulaire classique et pantomime, vise aussi l’harmonie. La grâce de l’étoile Eleonora Abbagnato, aérienne, éthérée, souriante, dans son solo, amplifie jusqu’au paroxysme les effusions et la musicalité de Titania. L’étendue des gestes et la fluidité de la gracile Sae‑Eun Park (première danseuse) dans le long « Pas de deux » du « Divertissement » exprime encore le chant de l’amour. Les ports de bras du groupe de fées semblent repousser l’air et étirer les accords magiques des flûtes. De façon générale, la danse sert la poésie et la fantaisie de Mendelssohn et Shakespeare. Les mouvements sont légers, amples, précis, contrôlés (que l’on songe à Paul Marque qui interprète Obéron). Solos, duos ou attroupements alternent pour illustrer la partition, évoquer les péripéties : entrées, rencontres, dispute, observation, manipulation, métamorphoses, réunion et fête. L’orchestre, les voix des deux solistes ou du chœur, les danseurs, participent tous à l’action, et tendent à unifier le spectacle autour du mélodrame (un terme à entendre dans toute sa polysémie). Ainsi, ce Songe, grâce à tous les signes scéniques évoqués, possède-t‑il « le caractère d’une grande consistance, tout étrange et tout merveilleux qu’il est », comme le souligne Hippolyte (V, i).

Mais cette féerie tangible rendant hommage à l’amour et à la paix ne manque-t‑elle pas l’aspect subversif et dionysiaque du texte de Shakespeare ? Le Songe d’une nuit d’été, à travers le monde inversé d’Obéron et Titania, parle de désir, de sexualité débridée, d’incohérence et de folie. Or, le vocabulaire classique, le second acte, et les contraintes imposées par le Balanchine Trust jettent un voile pudique sur cela. Il faudrait plus de modernité, de discordance, de fureur. Du sang, en plus du cristal. Ici, l’érotisme se loge seulement dans les floraisons monstrueuses du décor (qui fait écho à la serre de la Curée de Zola). Il est aussi mis en valeur par la dramaturgie des couleurs : Obéron, insecte vert tourne autour d’une fleur rose précieuse, Titania ; Héléna, tache rouge dans la forêt est une allusion au vieux rite du May Day ³. Enfin, l’interprétation facétieuse et virtuose de Hugo Vigliotti (Puck) ou, celle, très charismatique et puissante, d’Alice Renavand (Hippolyte) introduisent de la chair sur le plateau.

Des objets, êtres ou éléments symboliques suggèrent aussi la sauvagerie du désir : les chiens qui encadrent Hippolyte, devenue Diane, déesse de la chasse et de la lune ; l’âne Bottom dont s’éprend la reine des fées ; la flèche de Cupidon ensanglantant la pensée d’amour (fleur magique dont le suc rend amoureux). Mais la douce pantomime qui les entoure affaiblit leur puissance évocatoire. Au désordre sublime et orgiaque du poète baroque, le ballet préfère la jolie fantaisie. Et après tout, en ces temps troublés, contempler l’éclat d’un rêve ou en caresser la belle étoffe, ce n’est pas peu. 

Lorène de Bonnay

  1. Ce courant artistique merveilleux n’ayant pas d’équivalent en français (signifiant « peinture de sujet féerique ») se développe entre 1840 et 1870 dans l’Angleterre romantique victorienne. Les tableaux révèlent un désir d’échapper aux dures réalités.
  2. À Athènes, la nuit précédant les noces de Thésée avec la reine des Amazones Hippolyte, deux couples d’amoureux transis (Héléna qui aime Démétrius qui aime Hermia qui aime Lysandre) errent dans la forêt. Des artisans répètent une pièce. Le roi des fées Obéron se dispute avec la reine Titania et commande à son lutin Puck d’aller lui chercher un suc magique pour jouer au marionnettiste avec Titania et les amoureux athéniens…
  3. Rite de régénération dans les campagnes ; de jeunes couples passaient des nuits en forêt.

le Songe d’une nuit d’été, de George Balanchine, d’après A Midsummer Night’s Dream de William Shakespeare

Chorégraphie : George Balanchine (1962), réglée par Sandra Jennings

Avec : les Étoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de ballet, la participation des élèves de l’École de danse, l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Paris

Musique : Félix Mendelssohn‑Bartholdy

Direction musicale : Simon Hewett

Chef des chœurs : José Luis Basso

Décors : Christian Lacroix, assisté de Camille Dugas

Costumes : Christian Lacroix (maquettes de Barbara Karinska)

Lumières : Jennifer Tipton

Solistes : Pranvera Lehnert, Anne‑Sophie Ducret

Opéra Bastille • place de la Bastille • 75012 Paris

Réservations : 08 92 89 90 90

Site du théâtre : www.operadeparis.fr

Du 9 au 29 mars 2017, du mardi au samedi à 19 h 30, dimanche à 14 h 30

Durée : 2 heures (un entracte)

De 154 € à 5 €