« l’Élu », d’après Thomas Mann, Maison Jean‑Vilar à Avignon

Le théâtre en ce jardin

Par Corinne François-Denève
Les Trois Coups

Dans la cour de la Maison Jean-Vilar, au grand midi, se joue un « Élu » habité et incandescent.

« l’Élu » © Émile Zeizig
« l’Élu » © Émile Zeizig

« Dis, tonton, c’était comment, Avignon, avant ? Tu sais, vers les années cinquante, au temps du vieux Vilar, du ringard Vilar, avant la clim’, les tracts, et les humoristes du Palace ? » Pour avoir une idée de cela, il faut grimper la petite montée, franchir le porche de la Maison Jean-Vilar, passer sous les costumes du Prince de Hombourg version Gérard Philipe, traverser l’exposition Hamlet et se retrouver dans la cour intérieure. S’y joue l’Élu, d’après Thomas Mann.

L’Élu est une sorte de conte initiatique, qui croise la tragédie grecque, le conte chaucérien, la mystique celtique et l’héraldique germanique. Fruit d’un inceste, un enfant est confié aux eaux tumultueuses. Il va devoir reconstituer son « roman » d’orphelin, à partir d’une énigme faite d’étoffes luxueuses, d’une coquette bourse, et d’une tablette mystérieuse. Le voilà débarqué dans une populaire et populacière famille de pêcheurs. À lui de sortir de la nasse du péché pour devenir… l’Élu.

D’Audiard et de Shakespeare

Dans l’adaptation faite par Jacques Téphany du touffu roman de Thomas Mann, la langue est lyrique, vigoureuse et libre : un « bourre-pif » à la Audiard côtoie des « balls », « bastards », « baby » à la Shakespeare. Anglais, haut-allemand, latin… Les langues et les univers se télescopent, dont le frottement crée le rire ou l’émotion.

Même liberté dans le jeu : pour figurer une tempête, les comédiens se jettent des baquets d’eau à la figure. Le terre-plein près de la fontaine devient un ring de boxe. On se cache derrière un (vrai) arbre pour entendre un secret. On accouche et aime dans une baignoire qui en a vu bien d’autres. La musique, résolument moderne, apporte un contrepoint à une interprétation délibérément vibrante et poétique.

« Si jeune ! Et déjà politique »

Dans la « troupe de la Maison Jean-Vilar », les aînés, Laurent Prévot et Arnaud Laurens, portent la pièce et leurs jeunes camarades avec toute la bienveillance de leur métier. À leurs côtés, en effet, de jeunes comédiens du pôle théâtre du conservatoire d’Avignon, alors dirigé par Benoît Lepecq : Victoria Guelton prête sa gracile silhouette au personnage de Sybille, lançant sa voix haute et claire vers le ciel bleu. Léa Guillec, dans des rôles qui demanderaient cinquante ans de plus, si on n’était pas au théâtre (et on y est), campe une nourrice truculente, puis une commère mâtine, puis une éclaireuse illuminée avec une assurance roborative. Bastien Bauve, en jeune Kenneth Branagh, impose sa fougue juvénile. Et comme la jeunesse ose tout, Florian Bertaud impose l’accent du Midi, les lunettes bling-bling et le look mafioso pour incarner Wiglaf le pêcheur, et Roger d’Arles.

Douce brise dans la cour, chant des cigales qui semble s’interrompre par instants à l’injonction des comédiens, corps bronzés qui se battent et s’ébattent, Christ de glaise figé sur une échelle, gerbes d’eau et de rires, burlesque et grotesque, plaisir du jeu et du spectacle : « Alors, tonton, c’était donc comme cela, Avignon, avant ? Le soleil, la jeunesse, le théâtre, toujours recommencés ? ». 

Corinne François-Denève


l’Élu, d’après Thomas Mann

Adaptation de Jacques Téphany

Mise en scène : Julien Téphany, en collaboration avec Laurent Prévot

Avec : Bastien Bauve, Florian Bertaud, Anne-Sophie Derouet, Victoria Guelton, Léa Guillec, Arnaud Laurens, Laurent Prévot, Rémy Salvador

Photo : © Émile Zeizig

Un spectacle de l’Association Jean-Vilar, en collaboration
avec le C.R.R. du Grand-Avignon

Maison Jean-Vilar • 8, rue de Mons • 84000 Avignon

http://maisonjeanvilar.org/news/

Du 6 au 27 juillet 2014, sauf les 13 et 14, à midi, dans le jardin de la Maison Jean-Vilar

Durée : 1 h 30

Tarif unique : 12 euros