« les Couteaux dans le dos », de Pierre Notte, les Déchargeurs à Paris

les Couteaux dans le dos © Ifou

Un quintette de charme

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Pour ouvrir la saison au théâtre les Déchargeurs, dont il est l’auteur invité, Pierre Notte a choisi de mettre lui-même en scène « les Couteaux dans le dos », pièce originellement créée au Off du Festival d’Avignon en 2007. Il nous propose ainsi sa propre vision de cette fable poétique sur l’adolescence, qui narre les errances et les espoirs de Marie, jeune fille en révolte, figure emblématique du théâtre à la fois lyrique et ludique de Notte. L’occasion pour cinq jeunes comédiennes de faire apprécier leur talent en devenir.

Pour sa première véritable mise en scène, Pierre Notte a opté pour une scénographie aussi sobre que minimale : une petite table et une demi-douzaine de chaises qui figureront les lieux de l’enfermement comme ceux de l’errance du personnage. Pari osé : les costumes, très soignés, sont aussi uniformément noirs que l’espace du plateau, et font ressortir de façon saisissante les visages des comédiennes. Celles‑ci, les pieds nus et les cheveux tirés en arrière, ne sont que voix et regards. Rien de figé ou de statique pourtant : les Couteaux dans le dos se veulent au contraire un ballet réglé comme du papier à musique. C’est particulièrement vrai dans la première moitié du spectacle, très réussie, où une gestuelle étudiée transforme les adultes qui entourent Marie en pantins sinistres.

Tout cela cependant serait bien austère sans le mouvement incessant de la parole, qui chez Pierre Notte est primordial. La vision terrible du couple et de la famille qui ouvre la pièce, à défaut d’être nouvelle, est l’occasion d’un beau moment de virtuosité théâtrale. Les personnages ne dialoguent pas vraiment : leurs répliques sont des bribes de propos convenus qui s’entrechoquent, échange de formules toutes faites et de stéréotypes, que l’auteur pousse jusqu’au délire. Les comédiennes se sortent presque sans anicroche de cette gymnastique verbale, qui enferme chaque personnage dans la logique folle de son propre discours, entre impuissance et frustration.

Marie, elle, est « un grumeau dans la pâte à crêpes », « une crotte de lapin roulée sur le bitume en pente ». Une adolescente à la sensibilité à fleur de peau qui ne supporte pas qu’on la touche (« Rien ne m’a touché », dit‑elle joliment). Aux suggestions désespérantes de la conseillère d’orientation, elle répond par de l’insolence et des scarifications – thème grave abordé ici avec pudeur et poésie. Non, décidément, les adultes, elle ne les supporte plus, Marie. Les couteaux dans son dos, ce sont ces ailes trop lourdes à porter, ces possibles encore emplis d’incertitude. Comme elle est nulle en orthographe et confond infinitif et participe passé, sa mère lui apprend à remplacer les verbes du premier groupe par « partir ». Comment s’étonner après ça de son goût prononcé pour les départs ? Elle finira par mettre les voiles, avec pour tout bagage un paquet de Figolu, comme une ultime trace d’enfance.

Partir, d’accord, mais pour aller où ? Avec Pierre Notte, tout est possible, de préférence l’imprévisible. Fuite dans l’imaginaire, un voyage initiatique plein de fantaisie commence alors, qui voit Marie, ironie du sort, perdre ses illusions en devenant employée de péage – « C’est ça, partir ? » – puis s’égarer jusqu’en Norvège. Si certaines scènes sont drôles (le goûter dînatoire scandinave) ou poétiques (la rencontre avec le gardien de phare), d’autres, qui versent délibérément dans la fantasmagorie ou accumulent les références littéraires, convainquent moins. On perd alors le fil de cette apologie de la liberté un peu simpliste : « Ma prison, c’est moi, mon geôlier, c’est moi ».

Reste que Pierre Notte a le sens du rythme, et ses comédiennes de l’énergie à revendre. Les répliques fusent et les tableaux s’enchaînent sans temps morts. L’auteur aime les chansons, son théâtre est bondissant et plein de vie – un univers qui n’est pas sans rappeler celui de Fabrice Melquiot. Le texte joue à chaque instant sur les mots, au risque de tomber dans la facilité (« il faut que je supporte de m’emporter »). Peut-être peut‑on regretter ce désir de saturer de sens à chaque instant les oreilles du spectateur, sans lui accorder la moindre respiration. C’est surtout le cas lorsque, soucieux de rendre hommage aux auteurs qui l’ont inspiré, Notte multiplie les allusions aux grands rôles du répertoire, au risque de s’éloigner de son sujet : cette jeune fille mystérieuse qui jusqu’au bout s’échappe et nous échappe.

J’ai néanmoins été convaincu par la prestation des cinq comédiennes. Jennifer Decker, découverte par l’auteur, et qui a acquis depuis un début de réputation au cinéma, interprète avec grâce et une certaine distance la fugueuse aux Figolu. Les quatre autres actrices, qui ont toutes déjà une expérience significative de la scène, se partagent pas moins d’une cinquantaine de rôles. De cette distribution sans faille, on retiendra surtout Caroline Marchetti, pour la saveur et l’intensité particulières qu’elle a su donner au personnage de la mère.

Le public parisien aura tout loisir de faire mieux connaissance avec l’œuvre déjà abondante de Pierre Notte durant la saison à venir. En effet, pas moins de six spectacles sont programmés par les Déchargeurs, dont J’existe (foutez-moi la paix), cabaret musical proposé cet automne en collaboration avec le Théâtre du Rond-Point. 

Fabrice Chêne


les Couteaux dans le dos, de Pierre Notte

Texte publié aux Quatre Vents-L’Avant-scène théâtre

Mise en scène : Pierre Notte

Avec : Jennifer Decker, Flavie Fontaine, Manon Heugel, Caroline Marchetti, Marie Notte

Costumes : Christian Gasc

Lumières : Antonio de Carvalho

Photo : © Ifou pour le pôle média

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Réservations : 0892 70 12 28

Du 18 août au 10 octobre 2009 à 21 h 30, du mardi au samedi

Durée : 1 h 30

22 € | 18 € | 10 €