« Les Femmes de Barbe-Bleue », de Juste avant la compagnie, le Centquatre-Paris

Les-Femmes-de-Barbe-Bleue-Lisa-Guez-Juste-avant-la-compagnie © Morgane Le Moal © Morgane Le Moal

Les clés de l’émancipation

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Avant de démarrer une hypothétique mais non moins belle tournée, Juste avant la compagnie présente « Les Femmes de Barbe-Bleue » dans le cadre du festival Les Singulier·e·s au CENTQUATRE.

Circonstances exceptionnelles obligent, les représentations sont réservées aux professionnels de la culture. Pourtant, cette réjouissante variation autour du conte de Perrault, déjà lauréate du Prix du Jury et du Prix des Lycéens Impatience 2019, a tous les ingrédients pour rencontrer un large public.

Au plateau, cinq chaises qui semblent attendre de recueillir les récits des femmes qui ont croisé la route de Barbe bleue. La pièce s’ouvre par l’ouverture de la pièce, justement. Ce cabinet dont Barbe-Bleue défend l’accès à son épouse, alors même qu’il lui en remet la clé. Impossible injonction qui ne demande qu’à être balayée d’un revers de main !

L’épouse qui ouvre le bal des témoignages, étudiante en médecine qui a tout plaqué pour céder au doux confort de l’embourgeoisement conjugal, redonne vie, le temps de la représentation, aux victimes découvertes derrière la porte défendue.

Une danse macabre sonne le début de ce qui ressemble à un groupe de parole. Alors que le conte prive traditionnellement les personnages de toute psychologie, voire d’identité, on découvre ici les personnalités bien campées de celles qui racontent : Jordane, la bourgeoise délurée ; Nelly, la timide studieuse ; Valentine, la femme indépendante et assurée ; Anne, l’énergique au désir sans fin. Toutes ont concédé un peu de leur liberté en restant aux côtés de Barbe-Bleue. La parole devient alors le lieu des remises en question et l’occasion de rejouer ensemble les mécanismes de l’emprise pour mieux les détricoter.

Explorer les zones d’ombre

La force de la pièce réside dans ses portraits de femmes. Les cinq comédiennes insufflent intelligence et humour à leur personnage. Loin de la figure ingénue du conte, les protagonistes sont lucides, mais n’en sont pas moins victimes du rapport de force qui s’établit avec Barbe-Bleue. Leur énergie vitale communicative permet de porter haut leur récit d’emprisonnement. Ce même élan de vie laisse planer une ombre tragique sur scène, puisque leurs histoires nous parviennent alors qu’il est déjà trop tard. Sans bien-pensance, ni manichéisme, la pièce explore les zones d’ombres qui habitent ces femmes : pourquoi rester malgré tout ? Pourquoi courir après son prédateur ? Jusqu’où la peur et le désir peuvent-ils coexister ?

Juste avant la compagnie met brillamment en scène la complexité de ces cinq personnages féminins. Le plateau nu concentre l’attention sur la parole partagée qui permet la prise de conscience et l’expérience de domination vécue par chacune. Lorsqu’on écoute Nelly, Valentine et les autres, les débats contemporains sur la libération de la parole, qui frôlent parfois la désémantisation, reprennent tout leur sens.

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© Morgane Le Moal

Le matériau du conte fournit une base de création passionnante, car il permet de questionner et déconstruire notre imaginaire collectif. C’est l’occasion d’aller à la rencontre des peurs profondes qui imprègnent la société et d’y déloger la part d’irrationnel. Le Grand Méchant Loup, Barbe-Bleue… Toutes les petites filles connaissent l’histoire. Comme un pas de côté à ce docile apprentissage de la peur, les Femmes de Barbe-Bleue préfère questionner son objet. En rejouant les scènes d’emprise et en endossant elles-mêmes le rôle de Barbe-Bleue, les protagonistes mettent à distance leurs drames et s’offrent les clés de l’affranchissement. Spectatrices de ce qu’ont vécu leurs consœurs, elles éprouvent l’empathie qu’elles n’avaient pas ressentie envers elles-mêmes.

En poussant les portes interdites, cette pièce ouvre la voie à des récits éminemment contemporains qui – on l’espère – pourront continuer à être entendus sur toutes les dates de tournée à venir. 


Les Femmes de Barbe-Bleue, de Juste avant la compagnie

Le texte est édité à la Librairie Théâtrale dans la collection « L’Œil du Prince »

Une écriture collective dirigée par Lisa Guez

Mise en forme : Valentine Krasnochok

Mise en scène : Lisa Guez

Dramaturgie : Valentine Krasnochok

Assistanat à la mise en scène : Sarah Doukhan

Avec : Valentine Bellone, Anne Knosp, Valentine Krasnochok, Nelly Latour et Jordane Soudre

Création lumière : Lila Meynard et Sarah Doukhan

Création musicale : Antoine Wilson et Louis-Marie Hippolyte

Durée : 1 h 30

CENTQUATRE-PARIS • 5 rue curial • 75 019 Paris

Dans le cadre du festival Les Singulier·e·s, du 29 janvier au 13 février 2021

De 0 € à 20 €

Réservations : 01 53 35 50 00

Tournée prévisionnelle


À découvrir sur Les Trois Coups :

Aurore. La belle au bois ne s’endort pas, de Gaëlle Hispard et Mathieu Gerhardt, d’après Charles Perrault, par Anne Cassou-Noguès

Eins Zwei Drei, de Martin Zimmermann, par Léna Martinelli