« Aurore. La belle au bois ne s’endort pas », de Gaëlle Hispard et Mathieu Gerhardt, d’après Charles Perrault, Théâtre Essaïon à Paris

Aurore. La belle au bois ne s’endort pas © D.R.

Nuit de folie au palais

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

Si le programme d’« Aurore » précise que le spectacle est « inspiré de “la Belle au bois dormant” de Charles Perrault », il s’en détache cependant bien vite pour nous présenter une jeune fille qui profite d’une nuit d’éveil pour découvrir la vie et l’amour. Conte initiatique des temps modernes, rythmé de rocks endiablés, cette adaptation propose une relecture vivifiante du récit classique.

Les principaux éléments de l’intrigue de Perrault sont résumés au début de la représentation, grâce à une voix off et à une projection de papiers découpés drôles et élégants. On connaît l’histoire. Le roi et la reine, qui ont attendu de longues années avant d’avoir une fille, célèbrent sa naissance en grande pompe. Ils invitent les fées du royaume qui font toutes un don à la princesse. Malheureusement, ils en ont oublié une, vieille et méchante, ici la fée Maléfice. Cette dernière jette un sort au bébé : à seize ans, la princesse se piquera le doigt et mourra. Une jeune fée parvient à transformer la malédiction. La Belle plongera dans un sommeil de cent ans dont la tirera un prince. Comme on s’y attend, l’animation s’arrête au moment où Aurore s’assoupit. Les comédiens entrent alors en scène et, coup de théâtre, la princesse s’éveille. Tout dort en son palais, sauf elle ! Commence alors pour elle une série de découvertes qui la mèneront à l’âge adulte, au moment de faire des choix entre sa famille et ses sentiments, le passé et l’avenir.

La représentation repose donc sur de nombreuses surprises. On vient de le voir, l’intrigue nous étonne. Cette histoire prend en effet le contre-pied du conte en rendant la Belle au bois dormant victime d’insomnie. Mais la forme même du spectacle se renouvelle sans cesse. Ainsi, quand Aurore quitte son château qui sent le renfermé et s’aventure dans la forêt pour la première fois, des images vidéo nous plongent au cœur d’une vraie forêt. Le contraste est saisissant entre la salle voûtée et en sous-sol de l’Essaïon et cette verdure. Ces vidéos permettent de donner de l’ampleur à l’espace de jeu et de lui donner plusieurs colorations. Tantôt on y respire le grand air et l’herbe mouillée, tantôt on y pénètre dans une atmosphère onirique et hors du temps. De plus, Aurore rencontre des personnages variés dans cette forêt. Elle y croise une fée, son fils, mais aussi un esprit efféminé et taquin qui se plaît à lui soumettre des énigmes. Elle est décontenancée par tous ces gens qui ne la traitent pas avec le respect dû à une princesse, mais le public est ravi.

Des morceaux pop-rock entraînants

En outre, les acteurs ne se contentent pas de jouer. Ils pratiquent différents instruments – guitare sèche, guitare électrique, scie – et chantent. Oubliez les comptines mielleuses pour enfants ! Ce sont de vrais morceaux qui vous attendent, dont la mélodie et le texte ne sont pas sans rappeler certains chanteurs pop français du moment. Ces chansons rythment l’histoire et aiguisent l’attention.

Vous pourriez légitimement avoir le sentiment d’avoir lu la même critique la semaine dernière. Je parlais en effet de Rose au bois dormant qui se joue actuellement À la folie Théâtre, et j’y évoquais de même une adaptation pleine d’allant, une variété de formes d’expression, le dynamisme des comédiens… Redite, sans doute. Pourtant les deux pièces sont bien différentes. Elles n’ont qu’un point commun. Elles partagent cette énergie et cette originalité de nombre de spectacles pour enfants que l’on peut applaudir aujourd’hui. Ils font ainsi mentir ceux qui pensent qu’ils sont bêtifiants et sans âme. Au contraire, metteurs en scène et acteurs savent que les plus jeunes, qui viennent accompagnés de leurs parents, constituent un public difficile. Les enfants ne sont pas encore des spectateurs policés. Ils parlent ou gigotent, interviennent même parfois quand la situation leur paraît trop injuste. Les parents sont souvent critiques, ils n’ont pas forcément les mêmes attentes que leur progéniture. Pour séduire cette assemblée hétérogène et exigeante, il n’y a pas le choix. Il faut être créatif, il faut chanter, danser, jouer de la musique, varier les supports, proposer des formes brèves qui ne cessent de surprendre.

Quand j’ai annoncé à mes enfants que nous allions voir Aurore, ils ont râlé. Ils avaient déjà vu Rose la semaine d’avant. Ils en avaient marre de cette princesse qui passe son temps au lit. J’ai évoqué devant leurs moues dubitatives une nouvelle adaptation, des choix scénographiques différents : soupirs et yeux au ciel. Pourtant, ils ont été séduits par cette Aurore qui découvre la vie. Ils ont aimé les énigmes de l’esprit des bois et chanté tout le week-end les airs du prince. Ils veulent même y retourner la semaine prochaine… 

Anne Cassou-Noguès


Aurore. La belle au bois ne s’endort pas, de Gaëlle Hispard et Mathieu Gerhardt, d’après Charles Perrault

Textes et musique : Gaëlle Hispard et Mathieu Gerhardt

Conseiller artistique : Marc Beaudin

Mise en scène : Gaëlle Hispard

Adaptation : Freddy Viau

Avec : Sarah Cillaire ou Leilani Lemmet, Emmanuel Vacarisas ou François Bérard, Gaëlle Hispard et Mathieu Gerhardt

Conception lumière : James Groguelin

Création vidéo : Antoine Dubois

Conception sonore : Simon Poupard

Dessin et décors : Myrtille Pichon

Costumes : Elin de Jong

Graphisme : Éloïse Scherrer

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre-au-Lard • 75004 Paris

Réservations : 01 42 78 46 42

Site du théâtre : www.essaion.com

Site de la compagnie : www.regardeilneige.fr

Du 9 janvier au 3 avril 2016, mercredi, samedi et dimanche à 14 h 30 et tous les jours à 14 h 30 du 17 février au 6 mars

Durée : 55 min

Tarif adultes : 12 €

Tarif enfants : 10 €