« les Femmes savantes », de Molière, Théâtre de l’Épée‐de‑Bois à Paris

« les Femmes savantes » © Katell Itani

Molière ressuscité !

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Le théâtre baroque va illuminer Paris. Pour y lancer son 2e festival (Éclats baroques), La Fabrique à théâtre a choisi de nous offrir, en avant-première au Théâtre de l’Épée-de-Bois, sa perle du genre : « les Femmes savantes ». Un cadeau inoubliable et prometteur.

Aaaaah… (faites s’il vous plaît, à la mode baroque, vibrer puissamment l’interjection en une longue vocalise), diantre que ce spectacle fut beau ! Poétique et lumineux, pur et raffiné, précis et pertinent… : du bel ouvrage, assurément, si brillamment ourlé au point de l’illusion qu’il fallut se pincer pour s’assurer qu’on ne flottait pas en plein rêve. Incroyable vertige ! Sous nos yeux ébahis, la troupe poudrée et emperruquée du grand Molière était bien là, qui avait traversé plus de trois siècles pour venir nous régaler l’âme de ses Femmes savantes. Nous en offrant toute l’émotion, la saveur et la spiritualité originelle, à la lueur vacillante de cent quatre-vingts bougies. Et au son ancien du théorbe, de la guitare, de la taille et du hautbois.

Il faut dire que La Fabrique à théâtre, née en Touraine en l’an de grâce 1992, est devenue une miraculeuse mécanique à remonter le temps. Huilée à la passion. Celle du metteur en scène Jean‑Denis Monory, qui, depuis dix ans, travaille avec ardeur à ressusciter dans les règles de l’art tout l’éclat du théâtre baroque joué au Grand Siècle. Et le savant puriste est passé orfèvre en la matière. Au gré des festivals (déjà six en Touraine) et des créations, ce minutieux cisèle avec sa compagnie tourangelle des bijoux irisés de grâce et de rigueur, où miroitent, comme par enchantement, toute la dansante gestuelle et la chantante diction des acteurs du xviie siècle. Sans nul doute, dans sa collection baroque, ces Femmes savantes sont un de ses plus beaux colliers de perles (même si toutes, au fil des scènes, ne brillent pas du même éclat) !

Dix-septième et vingt et unième siècle, même combat ?

Mais, chuuuut : les trois coups viennent de retentir sur la scène du Théâtre du Palais-Royal ! En ce 11 mars 1672, un an avant sa mort, Molière lui-même (le génie n’est-il pas là, qui surveille ses ouailles du haut de son portrait accroché aux tentures d’une bibliothèque en trompe-l’œil ?) vient nous dévoiler sa dernière grande comédie de caractères et de mœurs. Cinq actes écrits en alexandrins pour traiter de l’éducation des femmes, pour soulever la question centrale de leur place et de leur rôle dans le mariage et dans la société. Et pour fustiger les pédants de tous poils. Dix-septième et vingt et unième siècle, même combat ?

Ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on ressent ici tient, en tout cas, du divin sortilège. Avec des regards incandescents et des bouches carmin sur blanc de céruse, dans le moiré de leurs somptueux costumes, s’animent soudain, étonnamment expressives, de vivantes poupées de porcelaine échappées d’un tableau de maître. Acrobates de la voix, puristes de la diction, magiciens du geste, génies de la mimique, maestros du souffle, virtuoses de l’énergie…, ces comédiens affranchis des scories de la psychologie « chantent » leur texte. Rien que leur texte. Toujours face à nous (pas question de manquer de respect au Roi-Soleil en lui tournant le dos !), se regardant à peine et se touchant moins encore, ils roulent les r avec emphase, mouillent les l, nasalisent les voyelles et font teinter les e muets et les consonnes finales. Donnant parfois écho à l’accent du Québec ou à certains de ceux de nos provinces. Nous rappelant aussi la dimension sacrée du théâtre classique indien ou japonais. Et la magie opère : de cet excès d’artifices savamment maîtrisés, jaillit soudain le sens, en une source limpide. Subjugué et tout ouïe, on a l’impression de l’entendre couler pour la première fois, ce texte des Femmes savantes, tout bouillonnant de sa richesse comique et de sa vérité profonde.

Les dix comédiens excellent dans cet art très codifié

Il est vrai qu’à l’unisson et dans un jubilatoire esprit de troupe, les dix comédiens excellent dans cet art très codifié exigeant une discipline de fer. Loin d’être prisonniers du carcan de la technique, tous, avec une formidable fraîcheur et une insolente liberté, enluminent au pinceau fin des personnages transpirant de grotesque et de touchante humanité. Armande et Henriette (Anne‑Louise de Segogne et Céline Barbarin), amoureuses folles du même Clitandre (Laurent Charoy), composent deux sœurs délicieuses de sincérité. La tante Bélise (Camille Metzger) est impériale et fragile de dinguerie. Épatante aussi la tonitruante mater familias Philaminte (Virginie Dupressoir), toute raide d’autorité et pigeonnante de philosophie. Fort probant encore, en enfant capricieux et contrarié, le pédant Trissotin (Malo de La Tullaye), qui, tout gonflé de son faux savoir, fait « mouiller » ces dames. Tandis que l’impayable et rebondie terrienne de Martine (Clotilde Daniault), tenant aussi fort à ses arguments qu’à sa botte de poireaux, nous laisse un inénarrable souvenir.

Quant au génial Chrysale (Bastien Ossart), incroyablement vif, comique et émouvant en père de famille risible et pleutre : chapeau bas ! À croire que ce grand grimacier de Molière est revenu tenir le rôle. Virevoltant sur ses maigres cannes en z, il nous rappelle tous les clowns blancs, les Louis de Funès et les Guignols de notre enfance. On lui hurlerait presque en battant frénétiquement des mains : « Attention, les méchants sont derrière toi ! ». Mais nous ne sommes que les arrière, arrière, arrière, arrière-petits-spectateurs du sieur Poquelin, plus policés que ne l’étaient nos ancêtres qui n’hésitaient pas, eux, à déclencher l’émeute !

Hélas ! Dans une odeur de cire, voilà que s’éteignent les dernières bougies. Emportant le rêve. Difficile de rallumer son portable. Douloureux de s’engouffrer dans le métro. Laquais, faites donc avancer le carrosse ! Fouette, cocher, nous rentrons à Versailles ! 

Sylvie Beurtheret


les Femmes savantes, de Molière

La Fabrique à théâtre • 31, rue des Moulins • 37250 Montbazon

02 47 48 91 30

Dans le cadre du festival Éclats baroques du 18 novembre au 18 décembre 2010, en coréalisation avec le Théâtre de l’Épée-de-Bois

Mise en scène : Jean-Denis Monory

Avec : Bastien Ossart, Virginie Dupressoir, Anne-Louise de Segogne, Céline Barbarin, Julien Cigana, Camille Metzger, Laurent Charoy, Malo de La Tullaye, Clotilde Daniault, Alexandre Palma Salas

Musiciens : Manuel de Grange / Damien Pouvreau (théorbe et guitare), Louis‑Joseph Fournier / Olivier Clémence (hautbois, taille et flûte)

Dramaturgie : Gaël Le Chevalier

Direction musicale : Manuel de Grange

Conseillère chorégraphique : Caroline Ducrest

Conseillère vocale : Éveline Causse

Création des costumes : Chantal Rousseau

Scénographie : Charlotte Smoos

Peinture en trompe-l’œil : Katia Siebert

Maquillages et perruques : Mathilde Benmoussa

Décors et régie : Martin Le Moal

Régie costumes et accessoires : Pascal Deneu

Photo : © Katell Itani

Théâtre de l’Épée-de-Bois • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74

Mercredi 24 novembre, 1er, 8 et 15 décembre 2010 à 21 heures ; jeudi 18 et 25 novembre 2010, 2 et 16 décembre 2010 à 21 heures ; vendredi 19 et 26 novembre 2010, 3, 10 et 17 décembre 2010 à 21 heures ; samedi 20 et 27 novembre 2010, 4, 11 et 18 décembre 2010 à 21 heures

Séances spéciales sur réservation à 14 heures les 19, 23, 25, 26 et 30 novembre 2010 et les 2 et 16 décembre 2010

Durée : 2 h 15

20 € | 14 € | 10 € et 7 €