« les In‑différents », de Camille Turlot et Éric Szerman, Théâtre Daniel‑Sorano à Vincennes

« les In-différents » © Fanny Hugues

Pas indifférent du tout

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Allez donc voir du côté de Vincennes ! Dans une comédie musicale originale, pimpante, sensible et bien troussée, cinq comédiens-chanteurs vitaminés mettent joyeusement en boîte la triste discrimination et la grise indifférence. Sans se prendre au sérieux. Sans nous prendre la tête. Façon moderne à la Broadway et kitsch à la Jacques Demy. Loin de l’esprit palais des Congrès des grosses productions pompeuses. Effet « Kiss-cool » garanti. Goûtez la différence !

« La vie, c’est plus marrant, c’est moins désespérant en chantant », fredonnait un temps Michel Sardou. Mêlant harmonieusement leurs talents respectifs d’auteur et de compositeur, Camille Turlot et Éric Szerman nous en donnent la preuve pétulante avec cette comédie musicale qui, mine de rien, nous donne un peu à réfléchir et beaucoup à rire sur un sujet pourtant grinçant et plutôt piège (à l’heure où on nous empeste avec des relents d’identité nationale) : la différence. Oui, se dit-on en quittant le Théâtre Daniel-Sorano, c’est vrai qu’on vit dans une société déprimante où s’immiscent sournoisement individualisme, culte du paraître, intolérance et préjugés. Et que, dans cette mélasse, on rame à être tout simplement nous. Mais on fait ce constat banal et amer, un sourire béat aux lèvres et des rengaines rafraîchissantes plein la tête. Et c’est ça qui est bon : ce spectacle se goûte comme un bonbon acidulé !

D’abord, on dévore des yeux le joli emballage plein d’astuces du metteur en scène Stéphane Cottin. Efficace et esthétique, en effet, l’idée de ces cinq boîtes (exclure n’est-ce pas mettre les gens dans des cases ?) translucides et mobiles, qui servent d’accessoires et de décors. À voir surgir, sur leur froide surface de Plexiglas, les images des univers urbains servant à la fable (bureau, métro, voiture, boîte de nuit, cimetière…), on pense avec plaisir qu’ici la vidéo n’est pas juste un agaçant gadget à la mode !

C’est du plaisir, toujours, qu’on ressent à entendre, comme si elles nous fondaient en bouche, les notes surprenantes et très variées de la partition onctueuse et homogène du compositeur Éric Szerman. Un accro des spectacles made in Broadway style Chorus Line, qui a fait ses classes au prestigieux théâtre musical de New York. Comme au temps du cinéma muet, il est sur scène. Et se déchaîne sur son piano, nous balançant son univers musical singulier, tout de sonorités rock, soul, dance, variété française mâtinées de jazz et de comédie musicale à l’anglo-saxonne.

Alors, le texte pétille, éclatant sur les langues en petites bulles légères, gonflées à l’humour et l’autodérision. Ici, pas de « prêchi-prêcha » lénifiant, de prêt-à-penser bien-pensant, de clichés pontifiants sur l’exclusion. Juste cette petite fable, iconoclaste et tendre, simple mais pas simpliste, racontant les tribulations d’une grosse, d’un bègue, d’une Noire, d’un fumeur homosexuel et d’un travesti : cinq « différents » interprétés avec une grâce égale et jubilatoire. On touche là au cœur délectable de la friandise : le talent incroyablement maîtrisé de ces cinq comédiens qui jouent et bougent aussi juste qu’ils chantent (ah, les belles voix, puissantes et naturelles !). Avec, une mention spéciale à l’auteur Camille Turlot, génial en travesti tout droit sorti d’un film d’Almodovar.

Bien sûr… la confiserie tourne parfois à la guimauve. C’est un peu la loi du genre. Mais, on ne s’ennuie jamais à suçoter ces In-différents ravigotants, dont la recette est parfaitement aboutie. Et ça fait toute la différence ! 

Sylvie Beurtheret


les In-différents, de Camille Turlot et Éric Szerman

Cie Léo-Théâtre • 3, rue Boutard • 92200 Neuilly-sur-Seine

06 25 80 08 51

www.leo-theatre.fr

leo-theatre@wanadoo.fr

www.lesindifferents.fr

Mise en scène et dispositif vidéo : Stéphane Cottin

Avec : Virginie Bracq, Nelly Célérine, Emmanuel Curtil, Fabrice Fara, Camille Turlot, et Éric Szerman au piano

Costumes : Aurore Popineau

Lumière : Marie-Hélène Pinon

Scénographie : Sophie Jacob

Chorégraphie : Jeanette Damant

Son : Michel Winogradoff

Photo : © Fanny Hugues

Théâtre Daniel-Sorano • 16, rue Charles-Pathé • Vincennes

Réservations : 01 43 74 73 74

www.espacesorano.com

Métro : Château-de-Vincennes (ligne 1)

R.E.R. A : Vincennes

Du 10 mars au 18 avril 2010, du mercredi au samedi à 20 h 45, dimanche à 16 heures

22 € | 18 € | 15 €