« les Justes », d’Albert Camus, Théâtre national de la Colline à Paris

les Justes © Élisabeth Carecchio

Albert Camus, tragédien

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Le metteur en scène Stanislas Nordey prenait un pari risqué en montant « les Justes », en ce cinquantenaire de la disparition d’Albert Camus. Son intention est clairement de révéler toute la profondeur tragique de l’œuvre. Le spectacle a ses têtes d’affiche : Emmanuelle Béart et le dramaturge Wajdi Mouawad, qui porte l’un des rôles principaux. Le résultat est impressionnant d’austérité et de maîtrise.

Qu’attend-on d’un metteur en scène ? Qu’il nous fasse entendre une œuvre comme on ne l’a jamais encore entendue. Qu’il redonne vie à un texte tellement connu qu’il semble n’avoir plus rien à nous dire. C’est exactement ce que fait Nordey, en réduisant ici la tragédie à sa quintessence, avec un art du dépouillement que ne renierait pas Peter Brook. Il se peut que le spectateur soit d’abord dérouté par cette manière inhabituelle de proférer chaque syllabe, qui est la marque du style Nordey, ou par cette façon très singulière de joindre le geste à la parole. Mais il ne pourra qu’admirer la géométrie impeccable de la scénographie et de la direction d’acteurs, aussi parfaite que les notes du prélude de Bach dont le tempo trépidant rythme l’action.

Cette langue de Camus dont on ne perd pas une miette, déclamée comme si c’était du Racine, passe très bien la rampe. C’est une prose souvent abstraite mais ciselée, intense. Une prose qui reste dramatique même lorsque l’échange tourne au dialogue philosophique. Camus, pour écrire les Justes en 1949, s’est inspiré d’un fait réel : l’attentat contre le grand-duc Serge, en 1905, perpétré par un groupe de révolutionnaires voulant libérer le peuple russe – ces « meurtriers délicats », comme l’auteur les appelait à la même époque dans l’Homme révolté. Le texte obéit au découpage en cinq actes et à la logique implacable de l’écriture tragique : la préparation de l’attentat, l’échec lié à la présence des neveux du grand-duc dans la calèche, qui a empêché Yanek de lancer sa bombe. Puis une seconde tentative couronnée de succès. Viendront ensuite la prison et la mort de celui qui voulait « donner une chance à la vie ».

L’amour impossible

Si l’interprétation est quelque peu hiératique – d’aucuns diront figée –, c’est que ces révolutionnaires sont des purs. Il y a une gravité, une solennité chez ces jeunes gens qui sont prêts à donner leur vie en échange de celle qu’ils s’apprêtent à prendre. Leur exigence radicale leur confère de la noblesse, mais aussi un poids de solitude. Entre les combattants, la fraternité, la solidarité, ne vont pas jusqu’à l’effusion. Et Yanek et Dora ne peuvent que constater l’impossibilité d’un amour qui pourrait faire obstacle à leur mission. C’est pourquoi, sur scène, les comédiens ne se touchent pas, souvent ne se regardent même pas et jouent tournés vers le public. Un choix radical qui confine à l’abstraction, mais n’ôte pas pour autant l’émotion. Le geste de compassion de Dora pour Stepan, lorsque celui-ci lui montre les cicatrices des coups de fouet qu’il a reçus, prend alors toute sa valeur.

Chez Camus, en effet, comme chez les grands tragédiens, tout passe par la parole. On comprend que Stanislas Nordey ait choisi de ne recourir qu’à très peu d’artifices. Tout au plus, les voix sont-elles amplifiées lorsque, dans l’acte IV, la veuve du grand-duc rend visite à Yanek dans sa prison. La scène prend alors une dimension fantastique, avec ce rideau rouge devant lequel se détache la silhouette décapitée de la victime. Disons un mot des costumes, qui sont très beaux. Ces terroristes en manteaux sombres sont des ombres qui cherchent la lumière. Leur appartement est l’antichambre d’une action à laquelle on n’assiste pas, qui se déroule hors de notre vue. Cet extérieur, magnifiquement suggéré par une ouverture lumineuse en fond de scène, se manifeste aussi par les bruits du dehors : bruit de la calèche qui arrive et repart et, surtout, très beau moment de théâtre, son de l’explosion qui clôt le troisième acte, entendue par Stepan et Dora depuis l’appartement.

Une belle redécouverte

Les comédiens se coulent dans le moule voulu par le metteur en scène et sont tous convaincants. Emmanuelle Béart, que l’on n’avait pas vue au théâtre depuis une douzaine d’années, s’impose avec sobriété et retenue. Vincent Dissez, qui joue Yanek, est poignant, aussi bien dans le récit de ses hésitations à l’acte II que dans la scène de l’aveu amoureux (« Je t’aime comme je suis »). Damien Gabriac est lui aussi émouvant dans le rôle du jeune Alexis, et Frédéric Leidgens est un Boria tout simplement parfait. Quant à Wajdi Mouawad, s’il paraît au début quelque peu emprunté dans le rôle central de Stepan l’extrémiste, il se montre finalement à la hauteur. Ajoutons une mention spéciale à Laurent Sauvage, qui donne une touche d’humour au rôle du policier Skouratov et apporte une rupture de ton bienvenue.

L’idée mérite-t-elle qu’on tue ? La question obsédait Camus, d’autant plus que ces révolutionnaires faisaient l’offrande de leur vie pour racheter leurs actes, le meurtre s’identifiant avec le suicide en un raccourci qui interpelle étrangement aujourd’hui. Comme ses contemporains, Camus cherchait à renouveler le langage tragique. Contrairement à d’autres, il n’a pas recouru au mythe, mais a voulu montrer l’homme du vingtième siècle, athée et lucide, face à son destin, dans les doutes et les incertitudes de l’engagement. « Pour nous qui ne croyons pas en Dieu, il faut toute la justice, ou c’est le désespoir. » Cette leçon de lucidité, à notre époque de fanatisme, est une belle redécouverte et donne lieu à l’un des plus beaux spectacles de la saison. 

Fabrice Chêne


les Justes, d’Albert Camus

Texte publié aux éditions Gallimard

Mise en scène : Stanislas Nordey

Avec : Emmanuelle Béart, Vincent Dissez, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Frédéric Leidgens, Wajdi Mouawad, Véronique Nordey, Laurent Sauvage

Collaboration artistique : Claire Ingrid Cottanceau

Scénographie : Emmanuel Clolus

Lumière : Stéphanie Daniel

Son : Michel Zürcher

Costumes : Raoul Fernandez

Assistant : Yassine Harrara

Photo : © Élisabeth Carecchio

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Métro : Gambetta

www.colline.fr

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 19 mars 2010 au 23 avril 2010, du mercredi au samedi à 20 h 30, le mardi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

Durée : 2 h 35

27 € | 22 € | 13 € – le mardi : 19 €

Rencontre avec le metteur en scène dimanche 28 mars 2010 à l’issue de la représentation

Rencontre avec l’équipe du spectacle mardi 30 mars 2010 à l’issue de la représentation

Tournée :

  • Théâtre des Treize-Vents-Montpellier, du 27 au 30 avril 2010
  • La Comédie de Clermond-Ferrand, du 4 au 6 mai 2010