« Les Trois Coups » signalent les parutions récentes consacrées au théâtre à ne pas manquer [7]

Bulletin no 7 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Monographies, biographies, mémoires, réédition de classique…

Jacques Lecoq, un point fixe en mouvement, de Patrick Lecoq

Actes Sud, Hors collection, 2016

Jacques Lecoq (1921-1999), comédien, metteur en scène et maître en mime, est l’un des pédagogues qui a le plus profondément modifié au xxe siècle la formation au jeu de l’acteur. Ayant enseigné d’abord l’éducation physique, c’est marqué par la découverte de la commedia dell’arte et par la place que les masques y occupent qu’il a révolutionné la pratique du théâtre corporel. Son influence est aussi importante que celle de Decroux ou de Marceau. Au sein de l’école qu’il fonda en 1956 (et qui vient de célébrer ses 60 ans d’existence, la direction étant assumée aujourd’hui par Pascale Lecoq qui succéda elle-même à Fay Lecoq) ou plus tard au Laboratoire d’étude du mouvement, sont venus se former quelques-uns des talents qui allaient constituer les figures majeures de l’art théâtral contemporain telles qu’Ariane Mnouchkine, Philippe Avron, Luc Bondy ou Christoph Marthaler.

Lecoq assurait que « la vie est le déséquilibre rattrapé d’un point fixe en perpétuel mouvement ». Dix‑huit ans après sa disparition, Patrick Lecoq, son fils aîné, lui rend hommage avec ce beau livre relié, composé d’extraits de ses écrits agrémentés de nombreux documents, dessins, maquettes, esquisses, affiches et photos, soit près de 300 illustrations en quadri. La structure est chronologique et distingue trois périodes pour rendre compte de l’itinéraire du maître, ce qui rend la lecture aisée et agréable. Un seul regret : l’absence d’un index des noms cités qui en aurait rendu l’usage encore plus pratique. Inclus en tiré à part, le fac-similé d’un carnet de dessins sous le titre J’ai connu, pleins d’humour et d’humilité.

À l’occasion du 60e anniversaire de l’école Lecoq, Actes Sud réédite judicieusement le Corps poétique, un enseignement de la création théâtrale, unique essai de Jacques Lecoq dans lequel il a fixé, en collaboration avec Jean‑Gabriel Carasso et Jean‑Claude Lallias, les principes de son enseignement, loin de toute idée de « méthode », puisqu’il assure à ses élèves : « Ne faites pas comme moi… Faites comme vous ! ». Une référence essentielle, déjà traduite dans une vingtaine de langues, pour découvrir ce qu’Ariane Mnouchkine salue comme « les lois universelles du théâtre », c’est-à‑dire, selon les termes mêmes de Lecoq, une « vérité, une authenticité, une base qui dure au-delà des modes ».

Deux ouvrages à offrir à tous les jeunes gens étudiant l’art dramatique !

Jacques Lecoq, un point fixe en mouvement

280 pages, 300 illustrations, 35 euros

www.actes-sud.fr/catalogue/essais-et-ecrits-sur-le-theatre/jacques-lecoq

Le Corps poétique

223 pages, 15 euros

www.actes-sud.fr/catalogue/essais-et-ecrits-sur-le-theatre/le-corps-poetique-ne

Pour en savoir plus sur l’enseignement de l’école Lecoq :

http://www.ecole-jacqueslecoq.com

Instants de théâtre, de Michel Corvin, photographies de Laurencine Lot

Tohubohu éditions, Archimbaud éditeur, 2016

Disparu en août 2015, l’universitaire Michel Corvin, l’un des piliers de la Sorbonne Nouvelle, historien du spectacle vivant, a formé des générations d’étudiants, et laissé notamment un Dictionnaire encyclopédique du théâtre qui reste un outil pédagogique fort utile (éd. Bordas, rééd. In extenso). Laurencine Lot est depuis les années 1970 l’une des principales photographes de théâtre. La combinaison du regard de ces deux témoins de la scène des 40 dernières années donne un fort beau livre qui rappellera des souvenirs à beaucoup et nourrira l’imagination, si ce n’est le regret, des autres.

L’ouvrage s’ouvre par un essai d’une vingtaine de pages sur la nature du théâtre, ce mentir-vrai éphémère dont la photographie a la vanité de fixer les instants fugaces. Michel Corvin écrit : « La photographie est un état d’esprit, une façon de concevoir le théâtre comme un art qui ne doit pas mourir dans l’instant de sa réalisation sur le plateau, mais perdurer dans la mémoire de tout œil attentif, grâce à la trace qu’il laisse sur le papier ». Suit, ordonnée en sept chapitres, une sélection de clichés de Laurencine Lot. Le grand format, la qualité du papier et la reliure de belle facture, ménagent une agréable et souvent émouvante lecture. Impossible de citer ici toutes les figures réunies : Vitez au corps nu et velu dans Faust, à Chaillot, en 1981 ; Py et son visage ensanglanté dans Prométhée enchaîné à l’Odéon en 2012 ; Juliette Binoche en Nina dans la Mouette ; la sculpturale Sung-im Her, nue sous une pluie d’huile d’olive dans une mise en scène du sulfureux Jan Fabre ; la bouillonnante Dominique Constanza en Eurydice dans Suréna ; Jean‑Louis Trintignant, rieur, éclatant de bonheur dans Art… Mais aussi Robert Hirsch dans En attendant Godot, Bulle Ogier et Madeleine Renaud dans Savannah Bay, Christiane Cohendy dans Hamlet, l’excellentissime Serge Merlin dans Fin de partie, un sublime portrait de Laurent Terzieff dans Philoctète, sa dernière apparition sur un plateau, en « squelette radieux » mu par « l’étonnement d’être »… Et tant d’autres encore. On apprécie les légendes indiquant les rôles, les œuvres, le nom du metteur en scène, du théâtre et la date du spectacle. C’est même à partir d’elles que l’on peut le plus pertinemment feuilleter le livre, en l’absence d’index et compte tenu d’une table des matières lacunaire très mal faite.

Les commentaires de Michel Corvin contextualisent utilement chacun de ces instants, avec un sens pédagogique louable, même si l’analyse sémiologique de l’image peut paraître parfois discutable et pas toujours très claire, faisant penser à du « sous-Barthes ». Mais l’essentiel est ailleurs : ce magnifique album stimule le souvenir, élève l’âme, et ravit l’amateur de théâtre qui en redemande.

256 pages, 120 photos, 35 €

www.tohubohu.paris/instants-de-theatre/

Écrits 1991-2011, de Claude Régy

Les Solitaires intempestifs, 2016

Rêve et folie de Georg Trakl, présenté au Théâtre Amandiers-Nanterre lors du dernier Festival d’automne, a été annoncé comme la dernière mise en scène de Claude Régy, 93 ans, l’une des personnalités les plus fascinantes de la scène contemporaine. Formé par Charles Dullin puis Tania Balachova, Régy a créé des pièces de Pinter, de Duras, de Nathalie Sarraute, de Sarah Kane, Handke et Bond… L’homme est exigeant, rigoureux, à la recherche du sens, d’absolu. Toute son œuvre, celle d’un homme des « espaces perdus », porte sur l’avant-langage, le silence, l’invisible, qui souvent, précisément, disent plus que les paroles ou les images.

Le volume, publié aux Solitaires intempestifs, rassemble l’ensemble des textes qu’il a écrits de 1991 à 2011. Ses réflexions portent sur l’évolution du spectacle, sur la surenchère de la vidéo (« Comment laisser libre, pour chacun, l’espace de sa propre création ? »), sur le Temps, la vie spirituelle, la dérive des religions… bref, sur la vie et sur la conscience qu’on en a.

On aime ses adages, tels que « L’obsession du visible aveugle » ou « En finir avec l’idée que nous sommes fabricants de représentation, des fabricants de spectacles pour une salle de voyeurs qui regarderaient un objet fini, un objet terminé considéré comme “beau” et proposé à leur admiration ». Et surtout cette déclaration définitive : « Le théâtre n’est utile que s’il contient un explosif insondable. D’un ordre non clair. Le théâtre doit être le corps conducteur d’un acte de résistance concentré, plus violent et plus calme que n’importe quelle déclaration ou n’importe quel discours rationalisé ».

À l’heure de la marchandisation culturelle, du prêt-à‑penser et du verbiage pour tous, de la dérive généralisée du spectacle spectaculaire, et alors que tout va si mal, la pensée de Claude Régy est plus qu’utile, elle est nécessaire. Car elle ébranle la bêtise et ouvre peut-être sur un futur possible. Ne nous y encourage-t‑il pas en écrivant : « Chercher ce qui peut naître là. Dans cet espace éminemment non connaissable. L’impossible n’est qu’un possible inexploré. Quel beau désir, la recherche de possibles inexplorés » ?

544 pages, 23 €

www.solitairesintempestifs.com/livres/600-ecrits-1991-2011-9782846814881.html

Les corbeaux sont les gitans du ciel, d’Alexandre Romanès

l’Archipel, 2016

Gitan de la tribu des Sinti né en 1951, Alexandre Romanès n’est pas un homme ordinaire. Cette autobiographie le confirme. Né dans la famille Bouglione qu’il a quittée à l’âge de 20 ans et dont il ne prononce jamais le nom, l’auteur y raconte sa vie romanesque. Tour à tour acrobate équilibriste évoluant sur une échelle libre dans la rue ou en cabaret (il assuma les premières parties de Barbara et de Michel Polnareff) ou dompteur de fauves, il a échappé plusieurs fois à une mort violente. Passionné de musique baroque, lui-même joueur de luth, lecteur des présocratiques et poète publié aux éditions Gallimard, Alexandre Romanès fut aussi l’ami de Jean Genet. Les anecdotes concernant ce dernier sont savoureuses, tout autant que les passages racontant son amitié avec Christian Bobin rencontré à Avignon ou sa vie avec la poétesse Lydie Dattas qui lui a appris à lire. C’est avec elle qu’il conçut son cirque tsigane.

Actuellement installée jusqu’au 2 janvier porte Maillot à Paris avec un nouveau spectacle musical, la famille Romanès (Alexandre, Délia et leurs filles), menacée, continue de brandir l’étendard de la culture tsigane dans le XVIe arrondissement, avec le soutien controversé de la Mairie de Paris. C’est sous le chapiteau, le jour même de la sortie du livre en librairie en novembre dernier, qu’Audrey Azoulay, ministre de la Culture, a remis à Alexandre l’insigne de chevalier de la Légion d’honneur, distinction inédite pour un Gitan. Droit, fier, persuadé que la vie est belle même si elle est cruelle, très attaché à la France et à la langue française, Alexandre poursuit sa route, avec la « terrible » Délia, son épouse. Leur spectacle sera visible à Bordeaux, parc des Angéliques, du 13 janvier au 30 avril 2017.

288 pages, 19 €

http://www.editionsarchipel.com/auteur/alexandre-romanes/

Du même auteur, recueils de poésie :
http://www.gallimard.fr/Contributeurs/Alexandre-Romanes

Informations et réservations pour le spectacle, Si tu ne m’aimes plus, je me jetterai par la fenêtre de la caravane : www.cirqueromanes.com

Lire aussi Brève rencontre avec Alexandre Romanès, directeur du dernier cirque tsigane.