« les Visages et les Corps », de Patrice Chéreau, la Condition des soies à Avignon

« les Visages et les Corps » © Pascal Victor / Artcomart

Dans l’intimité d’un grand créateur

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

La salle ronde de la Condition des soies accueille un spectacle rare, et offre au public du Off l’occasion de partager l’intimité de Patrice Chéreau, à qui Philippe Calvario rend un hommage délicat.

Il y a un an, Patrice Chéreau était à l’affiche du Festival d’Avignon pour une lecture de Pierre Guyotat. Depuis, il nous a quittés. Ce n’est pas en évoquant sa disparition que Philippe Calvario a choisi de lui rendre hommage, mais plutôt en nous montrant un Chéreau actif et vivant. Et quel meilleur moyen que de le jouer, à tous les sens du terme : jouer son texte et incarner l’homme ? Chéreau l’homme de théâtre était en 2010 le Grand Invité du musée du Louvre. Pour l’occasion, il avait rassemblé un ensemble de documents : lettres, manuscrits divers, publiés plus tard sous le titre les Visages et les Corps. Un texte qui correspondait, pour celui qui fut à la fois réalisateur et metteur en scène, à une volonté de faire le point sur son travail, de réfléchir sur ce qui constituait la quintessence de son art.

Philippe Calvario a opéré un montage dans ces notes de travail, ou plutôt dans ces notations, que l’on devine jetées sur le papier et qui nous font entrer dans la conscience de l’artiste. S’y succèdent des bribes de souvenirs, des citations, des préceptes de vie, des allusions à des œuvres fétiches auxquelles Chéreau revenait toujours, et qu’il appelait son « musée imaginaire ». Ce patchwork ne dessine pas un portrait figé, mais plutôt le trajet d’une conscience toujours en alerte. Le metteur en scène y dévoile ses découvertes, ses doutes, ses projets, ses enthousiasmes. Il s’interroge constamment : va-t-il reprendre tel spectacle, changer tel décor ? De ces notes éparses émerge une interrogation angoissée qui pourrait bien constituer le fil directeur de l’ensemble : qu’est-ce que mettre en scène ? Quelle est la nature de cette activité hybride qui doit autant au chef d’orchestre qu’au chorégraphe ? Et plus largement encore : comment dire ce que l’on fait ?

Le mouvement de la pensée

Le jeu de Philippe Calvario est tout en retenue, sur le ton de la confidence : le comédien est-il Chéreau ou son lecteur, son interprète peut-être ? Il tient d’abord en main un cahier ouvert qu’il ne lit pas. Des feuilles imprimées ensuite, sur lesquelles son regard se pose : le texte du spectacle, document précieux, d’autant plus précieux aujourd’hui qu’il contient les traces écrites du travail d’un artiste qui n’est plus. Le comédien se tient au plus près du mouvement de la pensée, et cette pensée en acte nous révèle sur quel terreau s’est élaboré l’art de Patrice Chéreau. Mais aussi et surtout, comment celui-ci s’est nourri de toutes les rencontres d’une vie. De la retenue, de la pudeur, il en fallait pour évoquer ceux qui furent les compagnons de route du metteur en scène, artistes trop tôt disparus que Chéreau désigne ici par leur prénom. Ceux qui l’accompagnent partout et, la nuit venue, « se réincarnent », ceux qu’il appelle ses « fantômes magnifiques », au premier rang desquels Hervé Guibert et Bernard‑Marie Koltès.

L’impression de partager l’intimité de ce grand homme de théâtre est accentuée par une mise en scène sobre qui sait tirer parti de ce lieu magique qu’est la salle Ronde de la Condition des soies. Cet espace clos sur lui-même devient pour le public comme le for intérieur de l’artiste. Une table de travail, un fauteuil, quelques lampes (une belle création lumière signée Bertrand Couderc) : il n’en faut pas plus pour que le charme opère, pour tenir à distance ce que le spectacle pourrait avoir de mélancolique ou de nostalgique, pour faire vivre l’esprit alerte de Chéreau.

Quant aux savantes ambiances sonores de Mitja Vrhovnik Smrekar, elles ne font que rendre plus insondable et plus fascinant encore le mystère qui entoure le geste créateur. 

Fabrice Chêne


les Visages et les Corps, de Patrice Chéreau

Mise en scène et jeu : Philippe Calvario

Lumières : Bertrand Couderc

Musique : Mitja Vrhovnik Smrekar

Photo : © Pascal Victor / Artcomart

La Condition des soies • 13, rue de la Croix • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 74 16 49

Du 5 au 27 juillet 2014 à 16 h 35, relâche les lundis

Durée : 1 h 10

17 € | 12 € | 10 €