« les Yeux ouverts » et « Trois décennies d’amour cerné », de Thomas Lebrun, les Subsistances à Lyon

les Yeux ouverts © Romain$Étienne / Item les Yeux ouverts © Romain$Étienne / Item

Générations sacrifiées

Par Élise Ternat
Les Trois Coups

Après « Itinéraire d’un danseur grassouillet » en 2009, Thomas Lebrun revient aux Subsistances avec « les Yeux ouverts » et « Trois décennies d’amour cerné » du 25 février au 1er mars. À travers ce qui s’apparente à un tableau chorégraphique composé de quatre solos et un duo, c’est une part bien plus sombre de son univers chorégraphique que le directeur du Centre chorégraphique national de Tours livre ici.

C’est en réponse à une commande des Subsistances que le chorégraphe a créé les Yeux ouverts pour le danseur malien Moussa Camara. Dans cette pièce, il est question du fléau du sida dont l’avènement a décimé le continent africain et dont les résurgences ont conditionné les comportements. Thomas Lebrun propose ainsi vingt minutes tout en tension, inscrites en complémentarité de Trois décennies d’amour cerné créé en 2013. La chorégraphie est portée par des musiques africaines, à la fois lancinantes, répétitives et hypnotiques. C’est une intense gravité qui s’en dégage. Le corps du danseur Moussa Camara, à la fois musculeux, athlétique, nerveux et vif, dessine les traits d’une jeunesse démunie face à la maladie. Sa tenue, initialement composée de tissus à motifs traditionnels, laisse peu à peu découvrir la puissance de son corps en mouvement. Les gestes précis et convulsifs participent à l’émotion dégagée par cette danse très frontale qui touche autant qu’elle émeut.

Quatre portraits face à la maladie

Suit après ce premier temps fort la pièce Trois décennies d’amour cerné. Thomas Lebrun livre quatre épisodes d’une série portée par une chronologie musicale, reflet de plusieurs générations conditionnées dans leurs rapports par le spectre du sida.

Le premier solo pour un danseur s’affirme à travers des choix musicaux et vestimentaires comme le portrait d’une population associée à la découverte et à la propagation de la maladie. L’univers est celui de la nuit dans les milieux homosexuels des années 1980, estampillés « milieux à risques ».

Vient ensuite le temps de la peur, dans une pièce pour deux danseurs, figures d’un couple soumis à l’inquiétude de la maladie, reflets d’une génération condamnée à une chasteté tout aussi frustrante que rassurante, matérialisée par la présence de vêtements dans les rapports. D’une extrême sensualité gestuelle, la chorégraphie illustre à quel point les relations et l’amour ne seront plus jamais vécus de manière anodine, libre, mais toujours entachés du fléau et de la peur…

S’ensuit le temps du doute, autre solo interprété par Anne‑Sophie Lancelin, dont le corps dansant porte dans sa minceur comme dans sa gestuelle la dualité de la beauté et de la maladie. Ce corps contrarié, en proie à la peur, se convulse de douleur et de doute. Ici, le corps est possiblement capable de traîtrise. Enfin, le dernier solo interprété par Thomas Lebrun lui-même, sur le tube Crazy Bye Love de la chanteuse Beyoncé réinterprété par Antony and the Johnsons, clôt cette série sur fond de solitude. Une danse statique matérialise l’hésitation, l’immobilisme et la terreur face au spectre d’une épidémie touchant plusieurs générations.

À travers toutes ces figures, c’est un tableau perçant, sombre et déroutant que livre le chorégraphe. La tension et l’extrême déchirement de la pièce les Yeux ouverts venant contrebalancer la lenteur et la mélancolie de Trois décennies d’amour cerné. Ces deux visages, africain et occidental, d’un même phénomène apparaissent tels les emblèmes d’une mémoire, d’un renversement opéré sur une époque à partir de laquelle rien n’a plus jamais été comme avant. 

Élise Ternat


les Yeux ouverts, de Thomas Lebrun

Chorégraphie : Thomas Lebrun

Création lumière : Jean‑Marc Serre

Création son : Mélodie Souquet

Interprète : Moussa Camara

Production : Centre chorégraphique national de Tours-direction Thomas Lebrun

Trois décennies d’amour cerné, de Thomas Lebrun

Chorégraphie : Thomas Lebrun

Création lumière : Jean‑Marc Serre

Création son : Mélodie Souquet

Interprètes : Anthony Cazaux, Raphaël Cottin, Anne‑Emmanuelle Deroo, Anne‑Sophie Lancelin, Thomas Lebrun

Musique : Anne Clarck, Smith and Burrows, Seb Martel, Dez Mona, Patti Smith, Antony and the Johnsons

Archives sonores : Lynn and Louis Wolfson / Florida Moving Image Archives, KTVU, KRON, Weissman Projects LLC, NBC, John Boguta

Montage bande-son : Yohann Têté

Chercheuse : Lucille Toth

Photo : © Romain Étienne / Item

Production : Centre chorégraphique national de Tours-direction Thomas Lebrun

Les Subsistances • 8 bis, quai Saint-Vincent • 69001 Lyon

Site du théâtre : www.les-subs.com

Réservations : 04 78 39 10 02

Du 25 février au 1er mars 2014 à 20 heures

Durée : 1 h 40 avec entracte

8 €