« Lettres de délation », d’après « la Délation sous l’Occupation », d’André Halimi, Théâtre des Béliers à Avignon

Plateau théâtre

Buster Keaton prend le maquis

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Le Théâtre des Béliers réinvente le coup de théâtre. Avec « Lettres de délation », il propose un chef-d’œuvre de finesse et d’intelligence bouleversant et remarquable. Un spectacle salutaire, un salut spectaculaire.

Lettres de délationDes lettres de délation pleuvent sur scène par milliers. Juifs, francs-maçons, communistes, tous dénoncés par des compatriotes. Ces « braves gens » devenus délateurs sont des hommes et des femmes terriblement ordinaires. C’est parce qu’il n’est pas vindicatif, qu’il adopte une froide lucidité que ce spectacle bouleverse et inquiète : « Car découvrir que les auteurs de ces lettres nous sont proches, c’est renoncer à faire l’ange. Et renoncer à faire l’ange, c’est, peut-être, nous garantir de ne plus faire la bête » (Alain Guyard).

Seul en scène, François Bourcier incarne un Buster Keaton aux yeux hagards, des yeux comme des miroirs. S’y reflètent le monde et son horreur. Avec l’éternel émerveillement du poète qui regarde chaque fois le monde comme pour la première fois, il arrive nu sur scène, vierge de toute abjection. Son simple regard est un acte de résistance.

Lettres de délation n’est pas un réquisitoire, juste un témoignage. Pas d’artillerie lourde. Dans un décor fait de baluchons et de valises pendus au plafond, François Bourcier épouse avec justesse chacun des auteurs des lettres qu’il dévoile. Des lettres qui pleuvent de sacs qui se crèvent : les médiocres vident leur sac. Une concierge, un avocat, un médecin, un curé ou une mère de famille… On en a la nausée.

François Bourcier, en clown triste, est remarquable. La scénographie comme les lumières sont d’une grande finesse et les musiques parfaitement accordées. Il parvient avec retenue, mais l’abject à fleur de peau, à dire l’innommable. Un spectacle bouleversant. Une résistance sans éclat, qui mine de l’intérieur toutes nos petites lâchetés : la dernière lettre est datée de 2004…

Et puisque le regard de ce clown triste est celui du poète, prêt à accueillir l’immonde comme le plus beau, un nouveau spectacle, second volet d’un diptyque, est en préparation pour 2008 : il aura pour objet la résistance des justes. 

Cédric Enjalbert


Lettres de délation, d’après la Délation sous l’Occupation, d’André Halimi

Horiziode Productions • 6, impasse Lamier • 75011 Paris

01 43 67 20 47

Mise en scène : François Bourcier, Renato Ribeiro, Isabelle Starkier

Lumières : De Carvalho Tonio

Interprète : François Bourcier

Théâtre des Béliers • 53, rue du Portail-Magnanen • Avignon

Réservations : 04 90 82 21 07

Du 6 au 28 juillet 2007 à 19 h 30

Durée : 1 h 15

16 € | 11 €