« l’Éveil du printemps », de Frank Wedekind, les Clochards célestes à Lyon

l’Éveil du printemps © Vincent Perraud l’Éveil du printemps © Vincent Perraud

Tragédie

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Une toute jeune troupe, bien nommée Demain dès l’aube, entreprend de monter une pièce que Wedekind a écrite à ses débuts, en cette fin de xixe siècle bien-pensant et hypocrite. « L’Éveil du printemps » est une « tragédie enfantine » dans laquelle l’auteur entendait dénoncer les méfaits d’une société du silence. Une vraie réussite.

Quelques jeunes gens jouent, c’est la fin des vacances. Il fait chaud, les filles en jupe courte d’un côté, les garçons en short de l’autre. Ils ont l’âge des possibles et des interrogations : quatorze ans. Ils s’observent en coulisse, les uns font des farces un peu brutales aux unes, qui se poussent du coude en émettant quelques gloussements et cris pointus. Rien que de normal en quelque sorte. Mais dans l’Allemagne protestante et puritaine de l’époque, la morale rigide règne : tout cela s’achèvera bientôt, cédera la place à une société de l’apartheid des sexes. Les héros de ces jeux encore enfantins où naissent pourtant les premiers émois vont vite découvrir que ces désirs qu’ils ressentent, loin d’ouvrir sur la vie, loin d’annoncer des lendemains qui chantent, les enfermeront dans des pièges terrifiants. Pièges dont certains ne sortiront pas vivants. En tout cas, aucun ne finira indemne.

La pièce de Wedekind est crue, violente, vraie et sombre. Parce qu’elle ne sait rien (et ce n’est pas faute de faire le siège d’une mère engoncée elle-même dans les mensonges), Wendla mourra, après avoir subi un viol et un avortement imposé. Parce qu’il est incapable de lire ou entendre le langage des filles ni modérer des ardeurs trop contenues, Melchior le premier de classe commettra l’irréparable. Parce qu’il recule devant la liberté tout en étant impuissant à supporter l’image qu’il a de lui-même, pris sous une chape de culpabilité, Moritz mettra fin à ses jours. Wedekind dénonce la brutalité d’une société qui tue ses propres enfants. Il parle sans fard de désir, de viol, d’homosexualité et cela avec force et intelligence. Son texte n’a pas vieilli.

Silence, on tue une jeunesse en plein vol

Hugo Roux, le metteur en scène, tire formidablement parti de la petite salle des Clochards célestes. Sur le plateau, il a installé un tas de sable qui rappelle les jeux de l’enfance, protégé des regards par deux palettes de bois. C’est là que les amis se parlent en toute liberté de ce qu’ils ressentent, des questions qu’ils se posent, de sexe toujours. C’est là que se jouera aussi l’essentiel de la tragédie. Les sortes de petites caves surélevées à jardin permettent de fuir, de se cacher, d’observer en douce…

Hugo Roux dirige également avec une maîtrise déjà assurée les huit autres acteurs qui interprètent tous les rôles de cette tragédie. Des espiègleries du début qui mettent en évidence ces jeunes corps poussés trop vite, maladroits, un peu ridicules, mal à l’aise dans leur nouvelle peau, aux scènes qui opposent adolescents et adultes, puis à l’atmosphère très lourde qui s’installe pour le dénouement, il mène sa petite troupe d’une main très habile. Les jeunes comédiens font d’ailleurs eux aussi preuve d’un grand talent, à commencer par ceux qui incarnent les trois personnages principaux, Alexia Hébrard, Arthur Danile et Oscar Montaz. Tous les trois jouent avec beaucoup de subtilité ce passage si difficile de l’enfance à l’âge adulte, ses révoltes, ses peurs, ses enthousiasmes. Leur dynamisme, leur jeunesse, leur ferveur sont palpables. Mais ce n’est pas là l’essentiel : ces comédiens novices sont déjà de vrais professionnels dont il va falloir suivre sérieusement l’évolution. Ils nous ont donné une heure et demie de plaisir, d’émotion et d’intelligence. Sans restriction. On ne peut que conseiller d’aller voir ce spectacle, toutes générations confondues. 

Trina Mounier


l’Éveil du printemps, de Frank Wedekind

Mise en scène : Hugo Roux

Avec : Alexia Hébrard, Arthur Daniel, Clara de Pin, Oscar Montaz, Julia Baudet, Jeanne Desoubeaux, Grégory Benoit, Lucas Weyman, Lucas Écuer, Hugo Roux, Delia Espinat Dief

Assistant à la mise en scène : Lucas Écuer

Photo : © Vincent Perraud

Clochards célestes • 51, rue des Tables-Claudiennes • 69001 Lyon

04 78 28 24 43

www.clochardscelestes.com

Un spectacle présenté dans le cadre de Balises

www.balises-theatres.com

À partir de 13 ans

Du 12 au 23 janvier 2016 à 20 heures les mardi, mercredi et vendredi, à 19 heures le jeudi, à 15 heures le samedi, relâche dimanche et lundi

Durée : 1 h 30

De 8 € à 15 € (dans le cadre de pass Scènes découverte, 4 spectacles pour 2 au prix de 32 €, soit 4 € la place)