« l’Histoire du communisme racontée aux malades mentaux », de Matéï Visniec, Théâtre Jean‑Arp à Clamart

l’Histoire du communisme racontée aux malades mentaux » © Thomas Faverjon l’Histoire du communisme racontée aux malades mentaux » © Thomas Faverjon

Enthousiasme et engagement des comédiens

Par Maja Saraczyńska
Les Trois Coups

La Cie Barbès 35 s’attaque au texte de Matéï Visniec avec la même férocité que ledit auteur avait conçu son « Histoire du communisme racontée aux malades mentaux » en 1998. Malgré la distance temporelle et le regard critique, cet artiste roumain, exilé en France deux ans avant la chute du rideau de fer, dénoncera avec force l’absurdité du totalitarisme, avec cet humour cruel et cette ironie mordante propres aux artistes ayant vécu sous un régime (pseudo)-communiste.

Visniec place alors l’action de sa pièce dans un hôpital psychiatrique, dans un contexte bien précis, quelques semaines avant la mort de Staline. Les propos se centrent rapidement sur la question de l’utopie. C’est ainsi que Petrovski va nous enseigner l’histoire du communisme : « Ouvrez largement la bouche. Dites U. Respirez. Remplissez d’air vos poumons. Plus fort. Encore… Donc, c’est quoi une utopie ? Une utopie, c’est lorsqu’on est dans la merde et qu’on veut en sortir. ».

Car c’est nous, les spectateurs, qui deviendrons à notre tour des malades. Il faut vite entrer dans leur jeu. Nous sommes donc tous débiles : légers, moyens ou profonds ; de vrais malades mentaux ou simplement des victimes du régime, comme le protagoniste principal, Iouri Petrovski, écrivain dangereux – opposant politique, incarcéré à l’hôpital psychiatrique de Moscou, sous prétexte de la nécessité de transmettre aux malades l’histoire du communisme et de la révolution d’Octobre, au nom de l’égalité de tous devant la vérité.

La mise en scène de Cendre Chassanne se veut, elle aussi, utopique et égalitaire. Elle commence par la création de l’espace unique où les limites de la salle et de la scène s’effacent efficacement. En effet, le public est vraiment impliqué dans le jeu, comme un élément physique et indispensable de toute représentation. En outre, une bande sonore très réussie (François de Bortoli) contribue à dessiner physiquement cet espace, en enveloppant le spectateur par des sons qui circulent autour de lui.

Cendre Chassanne veut ainsi s’interroger sur la perte des repères et pointe bien cette interrogation dans sa proposition de mise en scène, jusqu’à faire perdre ses propres repères au spectateur lui-même. Sa création se place à mi-chemin entre le théâtre et le cinéma, entre l’acteur vivant et les projections de celui‑ci sur l’écran. Par ailleurs, les mêmes éléments de scénographie servent à présenter les épisodes contradictoires. On passe ainsi d’une minute à l’autre de l’univers de l’opprimant à celui de l’opprimé. Ce qui n’implique aucun changement de décor, car tout est déjà là : une table, quelques chaises, des postes de télévision, des caméras et un écran géant.

La vidéo omniprésente joue alors – comme un personnage à part entière – des rôles multiples. De la sorte, la télévision, un meuble banal, se transforme en moniteur de surveillance, et l’écran géant, un véritable élément de scénographie, sert tantôt à refléter les cauchemars et les peurs de Petrovski, tantôt à projeter les gros plans des visages des comédiens – jouant des malades placés constamment sous contrôle.

Il ne faut pas omettre l’enthousiasme et l’engagement des comédiens (Nathalie Bitan, Cendre Chassanne, Xavier Czapla, Isabelle Fournier, Jean‑Baptiste Gillet), qui à eux seuls arrivent à peupler prodigieusement la scène avec une trentaine de personnages : des assistants médicaux, des fous, des opposants, des dirigeants de l’hôpital…

La satire émanant du texte, sa représentation et son interprétation provoquent alors des salves de rire. Mais, une fois le spectacle terminé, les questions commencent à nous tourmenter. Quelle est l’intérêt de mettre en scène ce texte bien contextualisé aujourd’hui ? L’universaliser, certes, mais alors par quels moyens scéniques ? La mise en scène de la Cie Barbès 35 opte pour les techniques cinématographiques, dont l’exploitation audacieuse nous ravit à certains moments : tel le passage filmé de Petrovski dans la zone libre, dans lequel le spectateur quitte son rôle de fou et se glisse peu à peu dans la peau d’Iouri Petrovski afin de suivre Timofei, « débile moyenne ». Mais on percevra parfois quelques longueurs, où l’utilisation de moyens simplistes et banalisés, qui doivent servir à nous remettre en éveil, n’est pas forcément justifiée (comme le coup de pistolet étourdissant, par exemple).

Personnellement, j’aimerais voir dans cette mise en scène une critique plus franche de tout système politique oppressant, un manifeste violent contre la manipulation, et une dénonciation du mensonge, de la censure et de l’asservissement, auxquels malheureusement notre époque n’arrive pas non plus à échapper.

Cendre Chassanne semble pourtant ne pas jouer entièrement avec toutes les subtilités du texte de Visniec. Ou peut-être souhaite-t-elle signer consciemment un brouillon élaboré à partir de signes éparpillés, discrets et subliminaux ? En guise de manipulation du public ? Mais, enfin, où ses comédiens furieux veulent‑ils nous amener ? Et quel message veulent‑ils nous transmettre ? La critique du totalitarisme n’est‑elle pour eux qu’un point de départ ou la fin en soi ? Et qui est fou dans cette histoire ? C’est à vous de trouver les réponses. 

Maja Saraczyńska


Histoire du communisme racontée aux malades mentaux, de Matéï Visniec

Cie Barbès 35 • 35, rue Barbès • 93100 Montreuil

Mise en scène : Cendre Chassanne

Assistant à la mise en scène : Bruno Ladet

Avec : Nathalie Bitan, Cendre Chassanne, Xavier Czapla, Isabelle Fournier, Jean‑Baptiste Gillet

Scénographie : Agnès Marin

Costumes : Céline Marin

Perruques : Cécile Gentilin

Lumières : Maurice Fouilhé

Son : François de Bortoli

Collaboration artistique : Antarès Bassis

Images : Antarès Bassis

Chef opérateur et photos : Thomas Faderjon

Concepteur vidéo : David Buff

Régie lumière et vidéo : Sébastien Choriol

Photo : © Thomas Faverjon

Théâtre Jean‑Arp • 22, rue Paul‑Vaillant-Couturier • 92140 Clamart

Réservations : 01 41 90 17 02

Du 12 au 23 novembre 2008 à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 45

21 € | 15 € | 10 €

Tournée :

  • 31 janvier 2009 à 20 h 30, la Bergerie, espace culturel • 77370 Nangis
  • 6 février 2009 à 20 h 30, Théâtre de Chelles • 77500 Chelles