« l’Homme qui valait 35 milliards », Collectif Mensuel, d’après le roman de Nicolas Ancion, Festival des Nuits de Fourvière à Lyon

"L'homme qui valait 35 milliards © Dominique Houcmant

Pieds nickelés contre Mittal, roi de l’acier : 3-0

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Après le succès de « Blockbuster » aux Nuits de Fourvière en 2016, les amis belges du Collectif Mensuel reviennent avec un spectacle tout aussi déjanté, jubilatoire et intelligemment subversif, « L’Homme qui valait 35 milliards », du même Nicolas Ancion.

Trois pieds nickelés copains comme cochons se lamentent sur la situation dramatique de leur ville, Liège, que les fermetures d’usines abandonnent à la misère et à la désespérance. Richard Moors est un artiste plasticien raté. À ses côtés, se trouvent Patrick, licencié des usines Mittal, et Marion, journaliste. Leur amitié consiste à ressasser sans fin leurs déboires et à refaire le monde autour de quelques bières. Jusqu’au jour où Richard se voit préférer un rival au poste convoité de professeur aux Beaux-Arts. Il ne lui en faut pas plus pour se révolter contre l’establishment et échafauder un plan complètement fou, censé lui apporter la reconnaissance qu’il mérite. Après s’être échiné à convaincre ses amis un peu plus raisonnables, donc réticents, la décision est prise.

Puisque Marcel Duchamp a connu la notoriété en signant de son nom un quelconque urinoir, puisque Warhol est arrivé au sommet de la célébrité en démultipliant le portrait de Marilyn, lui, Richard Moors, va reproduire 24 œuvres emblématiques de l’histoire de l’art moderne. Il les fera faire par le « roi de l’acier » Lakshmi Mittal, ce fourbe qui s’est enrichi sur le dos de la population. Le projet a l’avantage d’être révolutionnaire et de lui permettre, croit-il, d’accéder enfin à la notoriété qu’il mérite. Reste à kidnapper ce personnage évidemment très protégé, ce qui n’est pas une mince affaire.

L’idée géniale de l’auteur, Nicolas Ancion, est que les tentatives mal préparées ne provoquent pas l’échec du protagoniste, mais assurent son succès. Invraisemblable mais jouissif. Comme si Gaston Lagaffe réussissait subitement toutes ses expériences. Et donc, à la manière des dominos qui tombent l’un après l’autre, tout s’enchaîne à merveille : Lakshmi Mittal vient à Bruxelles pour une réunion à la Commission européenne, les ouvriers licenciés prêteront main forte à l’entreprise, et surtout, la R.T.B. (radio télévision belge) va couvrir l’événement. Dans une atmosphère de folie burlesque impayable, les gags se suivent, se superposent, et l’enlèvement réussit. Voici nos trois zozos transformés en zadistes performants.

Joyeusement provocateur

L’extrême drôlerie de la pièce tient avant tout au fait qu’elle superpose à une tentative révolutionnaire activiste une authentique revendication artistique. Celle-ci anime Richard Moors et lui inspire une palette d’idées originales et guignolesques. Nous voyageons donc dans l’art contemporain, de Klein à Picasso : nos trois compères peignent en bleu leur victime terrifiée qui croit avoir affaire à des fous, et ils détournent astucieusement Guernica.

Mais la réussite du spectacle tient aussi à un collectif talentueux, qui sait tout faire sur un plateau. Les deux heures passent à une vitesse incroyable, portées par les rythmes de rock de deux musiciens aussi déjantés que leurs camarades. Sur cette musique rageuse et entraînante, les comédiens courent vers nous, tout en racontant, chantant ou jouant, dans une sorte de course contre la montre qui les (nous) laisse hors d’haleine. Sandrine Bergot, Baptiste Isaia et Renaud Riga interprètent tous les rôles, y compris celui du narrateur et du spectateur (dans la vidéo finale, celle de la R.T.B. peut-être). Véritables touche-à-tout, ils s’essaient à tous les registres, avec une énergie débordante et un air naturel d’improviser. La grande tirade de Baptiste Isaia sur l’air de J’emmerde, notamment, est un grand moment de bravoure.

En réalité, l’ensemble de ce spectacle intelligent, politique et engagé revigore : il nous offre l’illusion réjouissante que l’ordre des choses s’inverse pendant un temps. On en redemande !

Trina Mounier


L’Homme qui valait 35 milliards, Collectif Mensuel, d’après le roman de Nicolas Ancion, Festival des Nuits de Fourvière à Lyon

Collectif Mensuel

Conception et mise en scène : Collectif Mensuel

Avec : Sandrine Bergot, Baptiste Isaia, Philippe Lecrenier, Renaud Riga

Collaboration artistique : Élisabeth Ancion

Scénographie et costumes : Claudine Maus

Création éclairage : Manu Deck

Régie générale : Dylan Schmit

Régie son : Florent Baugnet

Film : Christophe Lecarré

Montage et vidéo : Juliette Achard

Durée : 1 h 45

Photo © Dominique Houcmant

L’Homme qui valait 35 milliards

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orcel • 69600 Oullins

Dans le cadre du Festival Les Nuits de Fourvière

Les 22, 23 et 24 juin 2017 à 20 heures

De 18,50 € à 25 €

Réservations : 04 72 32 00 00

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