« Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée », de Fabrice Murgia, la Manufacture à Avignon

Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée © Cici Olson Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée © Cici Olson

Chronique d’une vie formatée

Par Élise Ternat
Les Trois Coups

Âgé de seulement 27 ans, le jeune auteur-metteur en scène belge Fabrice Murgia n’en est pas à son premier coup d’essai. Remarqué lors du précédent Off d’Avignon avec « le Chagrin des ogres », pièce mêlant vidéo et arts plastiques, il abordait le thème de l’enfance sous des angles obscurs. Dans cette lignée, « Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée » confirme le talent de cet artiste associé au Théâtre National de Belgique.

Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée est une pièce muette dans laquelle il est question de communication. Illustrant l’omniprésence des réseaux sociaux, Internet, « chat », ce huis clos traite de l’absence de liens réels entre les individus. Ici, les spectateurs sont les témoins du quotidien ritualisé et ultraformaté d’une jeune femme dont l’unique refuge consiste en une existence virtuelle fantasmée. Aucune parole n’a sa place dans ce spectacle, le propos emprunte d’autres voies. La comédienne, par la qualité de sa présence et de ses gestes, rend parfaitement palpable le profond mal-être de son personnage. Dès lors, la vie, comme l’indique le titre de la pièce, telle qu’elle est vécue, devient impossible au point d’être réinitialisée comme un ordinateur défectueux que l’on formate.

À l’instar de sa précédente création le Chagrin des ogres [voir entretien] qui avait séduit pour sa scénographie forte composée de décors très élaborés, l’univers de Fabrice Murgia bénéficie là encore d’une qualité plastique percutante. La mise en scène sert un troublant propos sur la solitude dont le poids est si lourd qu’elle devient insoutenable. À cet égard, la maîtrise des nouvelles technologies est totale et le traitement des images très réussi. À commencer par l’imposant voile-écran recouvrant le devant de scène qui écrase littéralement le public. Cette surface projette des images relatives à l’écran d’ordinateur de la jeune femme, en intermittence avec des séquences de quotidien filmées. Lorsque la vidéo projetée n’est pas opaque, le voile laisse apercevoir par transparence les différents espaces de vie qui composent le décor. À l’image de l’état psychique du personnage qui ne cesse de se dégrader, les pièces de son appartement changent perpétuellement de position les unes par rapport aux autres : aucune prise de repère n’est alors possible. Divers angles de vue se confrontent, se superposent à la vidéo, créant une ambiance de plus en plus oppressante, allant crescendo jusqu’à l’insupportable. L’univers rappelle de ce point de vue celui de la mise en scène de Purgatorio par Roméo Castellucci.

Une réalité troublante et déshumanisée

Quant à la bande-son, anxiogène, elle s’apparente aux nappes sonores signées Stephen O’Malley présentes dans les créations de Gisèle Vienne. Composée de morceaux de musique concrète, sonorités froides et métalliques, dont l’agressivité augmente à mesure que la folie s’empare de la jeune femme, cette atmosphère reflète là encore une réalité troublante et déshumanisée. En écho à cet univers, le célèbre morceau du groupe ABBA, The Winner Takes It All, devient le leitmotiv d’un monde virtuel fantasmé où un étrange personnage à tête de lapin en peluche constitue la seule illusion d’échappatoire affective.

Par la force de ses images, Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée est une pièce qui bouleverse. Elle témoigne d’une remarquable maîtrise des arts plastiques, de la vidéo et de la musique qui s’enrichissent mutuellement. Fabrice Murgia nous convainc ainsi de son impressionnante maturité artistique, dans sa capacité à traiter du formatage des existences par l’omniprésence des moyens de communication contemporains. Il évite l’écueil de la facilité face à un tel sujet en témoignant efficacement et avec originalité de la solitude des individus à l’intérieur du système. 

Élise Ternat


Life : Reset / Chronique d’une ville épuisée, de Fabrice Murgia

www.theatrenational.be

www.artara.be

Paru chez Lansman éditeur

Texte et mise en scène : Fabrice Murgia / Artara

Avec : Olivia Carrère

Vidéo : Arié Van Egmond

Musique : Yannick Franck

Régie générale : Romain Gueudré

Régie son : Simon Pirson

Régie lumière : Jody De Neef

Régie vidéo : Giacinto Caponio

Machinerie : José Bardio et Thomas Noël

Construction décor : ateliers du Théâtre National

Création costumes et avatars : Sabrina Harri

Photo : © Cici Olson

La Manufacture • 2, rue des Écoles • 84000 Avignon

Du 9 au 28 juillet 2011 à 10 h 45

Réservations : 04 90 85 12 71

Durée : 1 h 30 (trajet en navette inclus)

17 € | 12 € | 6 €