« Liliom », de Ferenc Molnár, Printemps des comédiens 2013 à Montpellier

« Liliom » © Marie Clauzade

Pétri de contradictions

Par Dominique Dessein
Les Trois Coups

Pour le Printemps des comédiens, à Montpellier, Jean Bellorini crée « Liliom », de Ferenc Molnár. « La vie ou la mort d’un vaurien » est jouée par une troupe dynamique et joyeuse dans un spectacle au souffle un peu court.

Le héros de cette pièce n’en est pas un. Il s’appelle Liliom. Sa profession ? Bonimenteur de foire, avec tout ce qui va avec : menteur, voleur, braqueur. Il rencontre Julie, une petite bonne dont il fera sa femme, pour le meilleur – et surtout le pire. Pourquoi le suit-elle ? Parce qu’il a une gueule d’ange et un franc-parler séduisant ? Parce qu’il lui propose une vie différente ? Mais a-t-elle vraiment le choix ? Elle semble emportée par le destin, comme si cette rencontre était marquée du sceau de la fatalité.

En effet, c’est à une tragédie que nous assistons ici. Les difficultés s’amoncellent rapidement sur le terrain vague qu’occupe le couple : chômage, pauvreté, honte, silences et mensonges. Un crime est projeté, il tourne mal, et Liliom se suicide pour échapper à la police, laissant sa femme enceinte seule et bien décidée à se débrouiller pour survivre avec l’enfant de son amour un peu fou. Liliom s’en va dans l’au-delà, mais il reviendra, pour accomplir « quelque chose de bien »…

Une fois l’histoire racontée, il reste pourtant l’essentiel. Cette « légende de banlieue en sept tableaux » qui apparaît comme une bohème à la fois naïve et violente, Jean Bellorini l’a voulue marquée par une ambiance de fête. C’est pourquoi les spectateurs ont accès à un petit univers forain poétique et sympathique avant que ne débute la pièce à proprement parler. On peut donc se promener, faire un tour d’auto tamponneuse, manger une glace ou tirer à la carabine. On peut aussi observer quelques-uns des personnages de la pièce qui paradent dans la fête, gendarmes, hommes costumés, voyous au blouson de cuir, gamines errantes… Puis les acteurs se mettent à chanter, accompagnés par un formidable vélo-batterie qui nous entraîne avec lui vers la scène.

C’est donc dans une atmosphère décalée que le spectacle va commencer. Les jeunes acteurs, tous pleins d’énergie et de bonne volonté, évoluent sur un terrain vague occupé par de vieilles caravanes. Le réalisme est teinté de poésie : la rencontre entre Liliom et Julie se fait tendre et révoltée. Les personnages secondaires, comme Mme Muskat, Marie ou Balthazar, sont truculents. Mais alors pourquoi cette impression de plaisir contenu, de lassitude qui apparaît au fil de la pièce ?

Une fête un peu fade

J’avais beaucoup aimé Tempête sous un crâne, l’adaptation des Misérables de Victor Hugo, mise en scène par Jean Bellorini, pour la force de sa jeunesse, Clara Mayer (ici, Julie) en tête, l’enthousiasme et le souffle épique et poétique qu’il retranscrivait. Musique et texte formaient un écho que les couleurs et la simplicité de la mise en scène rehaussaient d’un éclat sincère et pur.

J’apprécie aussi la conception du théâtre que la compagnie Air de Lune revendique : « Les notions de bonheur et de rêve sont fondatrices d’un théâtre humaniste. Le théâtre doit être une fête. Une fête joyeuse où l’on peut y entendre tout, y compris les drames les plus graves. La poésie est indispensable à l’humanité. Le théâtre doit être poétique. Il doit ouvrir l’imaginaire et laisser une place active au spectateur. Il a une mission éducatrice : quand il ouvre à l’homme des horizons nouveaux et quand il le révèle plus profondément à lui-même. ».

Pour Liliom, certains choix m’ont perturbée. Les variations dans le jeu des acteurs entre moments de pure clownerie, de tristesse exacerbée, ou de fantaisie bizarre (le tribunal divin) atténuent l’intensité des émotions et gênent parfois la compréhension. Comment savoir, par exemple, ce que ressent Liliom quand il rencontre sa fille ? Les didascalies paraissent redondantes pour décrire les mouvements des personnages. Le jeu outré ou au contraire atténué de certains acteurs agace, car il masque l’émotion et renvoie le personnage à l’ombre de lui-même, qui n’est que caricature et fantôme sans âme. Est-ce une fable que la compagnie Air de Lune nous présente ? Un conte absurde où la violence paraît gratuite, la repentance inutile et le bonheur fugace ? 

Dominique Dessein


Liliom, de Ferenc Molnár

Traduction : Kristina Rady, Alexis Moati, Stratis Vouyoucas

Cie Air de Lune

06 80 96 73 92

Courriel : jeanbellorini@hotmail.com

Mise en scène : Jean Bellorini

Avec : Clara Mayer, Delphine Cottu, Hugo Sablic, Jacques Hadjaje, Sébastien Trouvé, Julien Bouanich, Amandine Calsat, Damien Vigouroux, Marc Plas, Julien Cigana, Teddy Melis, Lidwine de Royer Dupré

Équipe technique : Ivan Assaël, Luc Muscillo, Guillaume Chapeleau et l’équipe technique du Printemps des comédiens

Costumes : Laurianne Scimemi, assistée de Marta Rossi

Photo de « Liliom » : © Marie Clauzade

Printemps des comédiens • 178, rue de la Carriérasse • 34097 Montpellier cedex 5

Réservations : 04 67 63 66 67

Site du théâtre : www.printempsdescomediens.com

Du 5 juin au 16 juin 2013, fête foraine à 21 heures, spectacle à 22 heures

Durée : 1 h 45

15 € | 12 € | 8 €