« Tempête sous un crâne », d’après « les Misérables », de Victor Hugo, Théâtre du Soleil à Paris

« Tempête sous un crâne » © Pierre Dolzani

Tempête sous le Soleil… exactement !

Par Sheila Louinet
Les Trois Coups

Il fallait oser ! Adapter « les Misérables » sur scène, avec juste deux interprètes pour la première partie et cinq pour la seconde… Comment est-ce possible ? D’autant que ça dure quatre heures. C’est déjà long pour un spectacle, mais une goutte d’eau chez Victor Hugo. Quatre petites heures de plaisir inouï pour un texte dont Jean Bellorini et Camille de la Guillonnière ont su extraire toute la saveur… C’est superbe et ça pétille d’intelligence.

Est-ce bien nécessaire ici de rappeler l’histoire exemplaire de Jean Valjean, ce forçat qui a passé dix-neuf ans au bagne pour avoir volé un pain ? Ou de Fanny qui a vendu toutes ses dents pour payer la pension de sa fille Cosette ? Ou bien encore de celle des Thénardier et de leur sombre cupidité ? Même si on n’a jamais eu le courage de s’attaquer à la lecture d’un tel pavé, on se souvient certainement de l’interprétation sans égale de Lino Ventura dans le film de Robert Hossein. C’est donc un spectacle que tout le monde peut comprendre, sans avoir besoin d’une culture énorme.

Toutefois, en aucune manière, on ne tombe ici dans la facilité d’une réécriture façon comédie musicale bien lourdingue, qui ose couper au scalpel le texte de Victor Hugo pour en faire de la charpie commerciale. Chapeau bas donc au metteur en scène Jean Bellorini et à son acolyte et comédien Camille de la Guillonnière, qui n’ont jamais succombé à la tentation d’adapter ou de biaiser le texte pour les besoins de la mise en scène. Pas un mot de changé ! Mieux ! C’est la langue hugolienne dans toute sa monstruosité qui se retrouve dans la bouche des acteurs.

Ils ne sont d’abord que deux à dire ce morceau d’anthologie : gouaille pour Clara Mayer, flamme et force pour Camille de la Guillonnière… Elle, avec sa bille de clown et ses airs de garçon manqué, donne un tour humoristique au récit. Cette très jeune comédienne raconte notamment – et avec une bonhomie pleine de fraîcheur – la façon dont Gavroche bat le pavé parisien. Bien que le ton et le jeu de la comédienne restent les mêmes jusqu’à la fin du spectacle, on ne s’en lasse pas une seule seconde. Mais – et sans vouloir diminuer le travail du reste de la troupe – le plus remarquable de tous est bien Camille de la Guillonnière. Ce comédien semble tout droit sorti d’un livre des romantiques. Il a l’allure d’un Lamartine et la diction d’un Gérard Philipe (et je pèse mes mots !). Dans sa bouche, les mots sont susurrés ou gueulés, ils grondent, cognent, dansent une ronde folle ou se cabrent. C’est tout le génie hugolien qui souffle ici.

Magie et puissance de la langue hugolienne

Il ne s’agit pas vraiment pour les comédiens d’interpréter chacun des personnages ni de raconter quelques morceaux choisis… Comme si finalement Hugo lui-même le ferait s’il se mettait à nous lire son œuvre à haute voix. Non ! En endossant tous les rôles, ils présentent ce spectacle à la façon d’un « livre animé » dans lequel ils n’hésitent pas à adopter tous les points de vue de la narration : ils peuvent être simples récitants, externes au récit, ou s’immiscer dans la conscience d’un personnage en devenant narrateur omniscient. Et cela ne les empêche pas non plus d’être, de temps en temps, parties prenantes de l’histoire et de devenir l’une des figures du roman. Il nous sera cependant difficile de vous dire qui fait quoi avec précision, car à peu près tous incarnent tour à tour chacun des personnages. Pire ! Même avec des phrases telles que : « Le lecteur aura deviné que… », on continue à y croire. Magie et puissance de la langue hugolienne ou dextérité d’un metteur en scène surdoué ? Allez savoir…

C’est ainsi que cette troupe raconte, interprète, chante ou joue – parfois simultanément ! – l’histoire bien connue des Misérables. Que ce soit la très gracieuse comédienne Karyll Elgrichi (qui nous offre un morceau de choix avec l’agonie d’Éponine) ou Geoffroy Rondeau au jeu détonant (entre autres dans le rôle de Javert), tous ont une personnalité forte. Ils sont cinq, sept même, si l’on compte les deux musiciens dont la présence ne peut passer inaperçue : avec sa voix sensuelle et ses mains de velours, la musicienne multi-instrumentiste Céline Ottria met en musique quelques poèmes de Victor Hugo (extraits des Orientales, des Contemplations ou des Châtiments… rien que ça !). À la batterie, Hugo Sablic joue un rôle essentiel, notamment pendant les scènes de 1848 où le batteur accompagne en cœur les révolutionnaires parisiens. Mais à eux tous, disons-le, ils sont une révolution ! Au milieu des pétards et confettis, ils défilent sous nos yeux éberlués de spectateurs, trop occupés à gober ce spectacle. C’est du pur Hugo avec, en plus, toute l’originalité d’une mise en scène étourdissante.

Quelques trouvailles superbes…

Nous pourrions encore vous parler de la lumière et de quelques trouvailles superbes… comme celle précisément du chapitre « Tempête sous un crâne » où Jean Valjean se demande, avant le procès de la cour d’assises du Pas-de-Calais, s’il doit aller se dénoncer ou laisser un pauvre innocent se faire condamner à sa place. Passage visuellement superbe, où nous avons été particulièrement sensibles à ce jeu d’ombres de l’homme qui dialogue avec sa conscience… Il y aurait tant à dire encore… Du Hugo dans toute son énormité !

Bienheureux ceux qui avaient déjà vu Tempête sous un crâne en mars dernier et bienheureux ceux qui auront la chance de le voir (ou le revoir). Se niche derrière ce titre une mine d’inventions, une interprétation décapante de comédiens brillants et une mise en scène époustouflante. Oui, c’est là une véritable « tempête » ! Et c’est joué dans la salle de répétition du Théâtre du Soleil… Est-ce d’ailleurs un hasard de la part d’Ariane Mnouchkine ? 

Sheila Louinet


Tempête sous un crâne, d’après les Misérables de Victor Hugo

Adaptation : Jean Bellorini et Camille de la Guillonnière

Cie Air de lune • 7, rue Gauthey • 75017 Paris

06 79 04 57 04

cie.airdelune@gmail.com

Mise en scène : Jean Bellorini

Avec : Mathieu Coblentz, Karyll Elgrichi, Camille de la Guillonnière, Clara Mayer, Céline Ottria, Geoffroy Rondeau, Hugo Sablic

Création musicale : Céline Ottria

Régie générale : Vincent Lefèvre

Photo de Tempête sous un crâne : © Pierre Dolzani

Théâtre du Soleil (salle de répétition) • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 43 25 58

Du 6 au 31 octobre 2010, du mercredi au samedi à 19 h 30, dimanche à 14 heures, relâche les lundi et mardi

Durée : 4 heures

22 € | 16 € | 12 €