« l’Oral et Hardi, allocution poétique », de Jean‑Pierre Verheggen, Théâtre de la Bastille à Paris

l’Oral et Hardi © Xavier Lambours

L’artiste par excellence

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

« L’Oral et Hardi », contrairement à ce que le titre suggère, n’est pas le spectacle d’un nouveau duo d’humoristes s’inspirant de célèbres prédécesseurs, mais un one-man-show. Un one-man-show pas vraiment ordinaire. Car, dans cette pièce surréaliste et drôle, créée en 2007, qui met en scène la fantaisie langagière du poète belge Jean‑Pierre Verheggen, Jacques Bonnaffé s’y démultiplie avec la fougue et le talent d’une dizaine d’acteurs. Une prestation saluée par une nomination au molière du Meilleur Comédien 2009 et qui vaut vraiment le détour.

Tout a commencé pourtant de manière anodine. Timide, bégayant quelquefois, Jacques Bonnaffé, en costume-cravate sérieux, se trouve dans le public, juste au pied de la scène. Il nous lance quelques mots sur l’imminence du spectacle. Et puis, peu à peu, le rythme de sa parole s’accélère. Il évoque les premières références littéraires, il lâche les premiers calembours. Les premiers éclats de rire fusent. Il semble s’enhardir, comme s’il puisait son énergie dans cette complicité naissante avec le public. Il met du temps pour le faire, mais ça y est, il se lance : il monte sur les planches. Il s’empare d’un micro, et nous livre une extraordinaire parodie de langue de bois politique, truffée de métaphores mal filées et bancales. Nous y sommes. C’est irrésistible.

Pendant une heure, et pour notre plus grand plaisir, nous allons être embarqués dans le « grand dérèglement de tous les sens » de la poésie de Jean‑Pierre Verheggen, dans cette grande foire au verbe qui joue de l’approximation, du lapsus, du calembour douteux et de l’erreur de syntaxe pour faire jaillir la joie de parler, même (et surtout) si c’est pour ne rien dire. Car la langue n’a rien d’idéal. Elle n’est ni parfaite ni perfectible. Elle n’est que de la « viande ». C’est donc avec délectation que ces textes se penchent sur des lieux du non-sens (discours politique donc, mais aussi, par exemple, discours managérial et… poétique) pour en révéler, avec une certaine tendresse, l’absurde par hyperbole.

La folie de ces jeux de mots improbables et jouissifs qui s’enchaînent subvertit donc peu à peu la fiction de départ : nous n’avons plus à faire à un politique ou à un quelconque professionnel du langage domestiqué, mais un individu totalement dépassé par un emballement de créativité verbale spontanée, qui le fait courir, sauter, danser, suer et suer encore. Si, dans un cas comme dans l’autre, le non-sens triomphe, le non-sens poétique de Jean‑Pierre Verhaggen est si libre et si innocent, si dépourvu d’intention à part le plaisir d’oser qu’il réussit finalement à exprimer quelque chose de touchant. Dépenaillé, débraguetté, ce langage ivre qui roule parfois dans les caniveaux ne parle rien d’autre que de liberté. L’un des beaux textes du spectacle, Entre saint Antoine et San‑Antonio, le dit d’ailleurs clairement : « Tout dire ! Tout parler ! Tout écrire ! Tout sembler réussir pour mieux finir par tout rater ! Tout échouer et en rire ! ».

Néanmoins, pour rendre pleinement justice à ce spectacle excellent, je ne peux pas passer sous silence que sa drôlerie est due non seulement à son texte, mais aussi à une mise en scène qui réussit l’exploit d’être à la fois très sobre et parfaitement délirante. Des petites touches d’absurde par-ci par-là (des bouteilles qui restent suspendues dans le vide quand on enlève le pupitre sur lequel elles sont posées, une petite séance d’entartage impromptue) alliées à une imagination débridée pour distordre le langage et le faire décoller du réel (je pense à une hilarante séquence d’autocommentaire sportif) génèrent une ambiance à la fois surréaliste et enfantine, où le comique peut surgir à chaque instant.

Le moins que l’on puisse dire est donc que Jacques Bonnaffé paye de sa personne dans ce spectacle. Mais, au-delà de sa prestation physique, ce qui m’a le plus sidéré est l’intimité qu’il a su développer avec un texte difficile à retenir, difficile à articuler et, surtout, difficile à incarner. Qui jouer, en effet ? Quelle histoire se raconter et raconter au public, par exemple, dans un texte comme Barre-toi l’oie, suite d’insultes improbables visant un de ces volatiles de basse-cour ?

Par une sorte de magie que seul le talent brut rend possible, Jacques Bonnaffé, sans jamais, à aucun moment, jouer en quoi que ce soit à l’auteur, est parvenu à devenir le double parfait de Jean‑Pierre Verheggen. J’aurais réellement dit que les mots qui sortaient de sa bouche étaient siens. Il devenait ainsi, en quelque sorte, l’origine à la fois concrète et abstraite de tout ce joyeux chaos verbal, l’origine de toute poésie, l’artiste par excellence. Au point que, dans certains textes longs, j’ai été submergé, comme si quelqu’un m’entraînait avec lui dans une plongée en apnée sans m’avoir indiqué la profondeur à atteindre. Une expérience que je n’avais jamais connue jusque-là. Plus qu’à une représentation théâtrale, c’est à une création, à une performance, dans tous les sens du terme, que j’ai donc assisté. Le genre de spectacle que l’on a envie de retourner voir ! 

Vincent Morch


l’Oral et Hardi, allocution poétique, de Jean‑Pierre Verheggen

Mise en scène : Jacques Bonnaffé

Avec : Jacques Bonnaffé

Scénographie : Michel Vandestien

Lumière : Orazio Trotta

Musique : Louis Sclavis (extraits de l’album la Moitié du monde)

Collaboration sonore : Bernard Vallery

Régie générale : Éric da Graça Neves, Gaëtan Lajoye

Photo : © Xavier Lambours

Production-diffusion : Nicole Béchet

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 14 septembre au 9 octobre 2009 à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche le lundi et le jeudi 17 septembre 2009

Durée : 1 h 15

22 € | 14 € | 13 €