« Loveless », d’après « Une Vie de putain » de Claude Jaget, La Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-la-Vallée

« Loveless », d’après « Une Vie de putain » de Claude Jaget

Parole de prostituées 

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Inspiré par le témoignage de prostituées, « Loveless » revient sur le combat de femmes qui protestent contre la répression policière. Cette parole précieuse recueillie par Claude Jaget, alors journaliste à « Libération », peine toutefois à nous parvenir dans la mise en scène d’Anne Buffet et de Yann Dacosta.

Les archives de l’INA nous immergent d’emblée dans l’ambiance désuète des années 1970. Les extraits télévisuels projetés nous rappellent le contexte social de l’époque : malgré Mai 68, la place de la femme reste au foyer et ses velléités d’émancipation sont raillées.

Dans un paysage audiovisuel aussi policé, l’occupation de l’église de Saint-Nizier à Lyon par une centaine de prostituées, en 1975, est perçue comme un OVNI médiatique. Malgré le soutien de militants issus du catholicisme social et de féministes, la mobilisation s’essouffle vite – les prostituées sont expulsées par les forces de l’ordre au bout d’une semaine – mais elle marque un tournant dans l’organisation « des travailleuses du sexe ».

Sur le plateau, les comédiens (un homme et cinq femmes) relaient six témoignages de prostituées. La marchandisation du corps, la domination masculine, la stigmatisation sociale sont autant de thèmes abordés au fil d’interventions qui font souvent l’objet d’une adresse directe au public.

Exercice périlleux

On regrette justement que les textes choisis tiennent davantage de la harangue politico-philosophique que du parcours de vie. La parole reste dans le général, l’abstrait, alors que l’incarnation d’histoires particulières permettrait de faire théâtre et d’humaniser le débat. Les rares récits plus personnels relèvent de l’anecdote scabreuse et nous éclairent peu sur la psychologie des personnages.

Les témoignages restent intéressants, étant donné leur authenticité, mais la mise en scène et l’interprétation peinent à les rendre vivants. Les « coutures » sont perceptibles entre, d’un côté, la parole recueillie par Claude Jaget et, de l’autre, les rajouts de texte issus du travail de plateau. Les rapports entre les six prostituées sont flous et laissent peu de place à la solidarité, si bien qu’on peine à croire à la volonté d’une mobilisation commune. Seules les parties dansées renouent avec l’esprit de liesse des actions collectives et offrent un contraste comique sur fond de décor ecclésial.

Malgré ces réserves, il faut toutefois saluer le travail de reconstitution opéré par la compagnie qui, à l’aide d’une bande-son efficace, d’archives audiovisuelles et de costumes bariolés, recrée l’énergie des années 1970. L’exercice périlleux de l’interprétation de témoignages ne convainc pas forcément, mais on décèle de belles personnalités d’acteurs dont on a envie de suivre le travail. 

Bénédicte Fantin


Loveless, d’après Une Vie de putain de Claude Jaget

Le recueil de témoignages de Claude Jaget est édité aux Éditions Gallimard

Conception, adaptation et mise en scène : Anne Buffet et Yann Dacosta

Assistante mise en scène : Lucile Roullet

Avec : Anne Buffet, Jade Collinet, Rebecca Chaillon, Julien Cussonneau, Marie Petiot, Susanne Schmidt

Chorégraphie : Stéphanie Chêne

Lumières : Jean-François Lelong

Scénographie : Fabien Persil

Costumes : Corinne Lejeune

Production : Compagnie du Chat Foin

Coproductions : CDN de Normandie-Rouen et L’Archipel de Granville

La Compagnie Le Chat Foin est conventionnée par Le Ministère de la Culture et de la Communication / Drac Normandie, la Région Normandie et la Ville de Rouen

Avec l’aide du Département de Seine-Maritime

Durée : 1 h 30

Photo : © Arnaud Bertereau / Agence Mona 

La Ferme du Buisson – Scène nationale de Marne-la-Vallée • Allée de la Ferme • 77186 Noisel

Le 22 novembre 2017 à 20 heures à La Ferme du Buisson – Scène Nationale – Marne-la-Vallée (77)

De 10 € à 17 €

Réservations : 01 64 62 77 77

Puis du 14 au 24 mars 2018 aux Célestins – Théâtre de la Ville de Lyon (69)

De 12 € à 23 €

Réservations : 04 72 77 40 00