« Macbeth / Hors champ », d’après William Shakespeare, Théâtre du Grand Rond à Toulouse

« Macbeth » : © Frédérik Lejeune « Macbeth » : © Frédérik Lejeune

Banco pour ce « Macbeth » !

Par Bénédicte Soula
Les Trois Coups

Voici une nouvelle variation autour de « Macbeth ». La metteuse en scène Anne Bourgès a pris ses libertés en « montant » comme une cinéaste cette petite forme singulière pour trois interprètes et un agrès. S’il fut un temps où la pièce était maudite, elle est désormais matière à toutes les expérimentations théâtrales. Celle-ci, entre économie et fantaisie, tient la route.

Shakespeare l’a pensée ainsi : le couple Macbeth n’a pas de temps à perdre. Il a un projet sur le feu : posséder le pouvoir. Uniment et sans partage. L’idée l’obsède depuis que quelques succès militaires et une prophétie ont rendu possible l’accomplissement de ce rêve obscur : elle reine, lui roi. Ou l’inverse, c’est kif-kif. Depuis, ça brûle, ça démange, ça pique… Alors, le plan mijote : il faut tuer le seigneur Duncan et, sur ses brisées, tout ceux qui font barrage.

C’est cette impatience-là, cette folie partagée en amoureux qui, pour Anne Bourgès, fait théâtre. Et puisque le duo maléfique ne supporte pas les obstacles, la metteuse en scène, tout à l’écoute d’une œuvre dont elle a épuisé les lectures, les a donc levés un par un. Les nombreux personnages, Banco, Duncan, Macduff et tous les autres ? Biffés du scénario. Les trois sorcières ? Ramenées à une présence proche de la prophétesse, du chœur antique et du joker. Les scènes extérieures au macabrechâteau de Glamis ? Reléguées hors champ… La narration ? Hachée menue : seule l’obsession du couple est montée en neige. La chair du texte de Shakespeare, réduite à l’os : un homme et une femme perdus dans une nuit.

« Macbeth » : © Frédérik Lejeune
« « Macbeth / Hors champ » d’après Shakespeare – Mise en scène d’Anne Bourgès  © Frédérik Lejeune

De Queen à Tarantino

Ainsi resserré sur l’intimité des époux meurtriers et sur le foyer de la tragédie, l’œuvre écossaise est une tout autre pièce, dans laquelle le rôle de Macbeth prend encore davantage la lumière. Le choix de Romain Blanchard pour l’incarner est donc une excellente idée, lui qui sait donner tant de nuances à une partition… On connaît la grande liberté de ce comédien, vraiment très singulier et, là encore, son talent opère, sans toutefois atteindre à la folie du Tutu, dans lequel nous l’avions découvert en 2015. Des scènes de combat racontées après coup, il fait un pastiche à la Tarantino : puisque l’univers du cinéma est convoqué dans le titre même de la pièce, n’ayons pas peur des références. Son jeu varie, l’air de rien, d’une tranquille perversité contenue (on pense justement à Christoph Waltz dans Inglourious Basterds), aux grimaces d’un Michel Galabru… Tantôt il fait de Macbeth un crapaud, tout en citant fidèlement le texte, tantôt il singe un Clint Eastwood, jambes croisées dans son hamac, avant de chuter de son trône, apeuré comme un nourrisson, le nez dans le sein… de son épouse.

Face à lui, Anne Bourgès elle-même, raide comme la justice, fait une Lady Macbeth crédible, même quand elle appelle au spectre de Freddie Mercury pour se donner du courage, sur le mantra de « Dont stop me now » de Queen. Si l’on a adoré le monologue conservé « dans son jus », c’est-à-dire en anglais, on aurait apprécié un peu plus d’émotion dans les scènes les plus fortes de la pièce de Shakespeare et, de manière générale, davantage d’expressivité dans le jeu. Enfin, il est toujours plaisant de retrouver Émilie Perrin (la sorcière), aussi bien pour son phrasé impeccable que pour ses chants, fleurs délicates au milieu d’un charnier. Sa présence sur le plateau, tapie dans l’ombre, dans un éternel jeu de cache-cache avec le couple Macbeth, jette le voile dramatique nécessaire à la vérité de cette histoire, et une poésie bienvenue, en contrepoids à la partition parodique de Romain Blanchard.

Ainsi, empêtré dans un décor métallique, une sorte d’agrès de gymnastique assorti d’un siège en bois en guise de trône royal, ce triangle monstrueux donne dans une véritable course à l’échalote, au bout de laquelle ne se trouve que le grotesque d’une mort même pas prise au sérieux : celle de Macbeth qui vire à la plaisanterie, quand les acteurs sur le plateau quittent ostensiblement leur personnage et commentent, un bref instant, la scène. Il y a du Ionesco dans ce Shakespeare-là et beaucoup de distance face à ce théâtre élisabéthain devenu l’église de l’art scénique. En le châtiant ainsi, Anne Bourgès montre combien elle l’aime, mais à sa façon : espiègle et libre.

Bénédicte Soula


Macbeth / Hors champ, d’après Shakespeare

Mise en scène : Anne Bourgès

Compagnie Anne ma sœur Anne

Avec : Romain Blanchard, Anne Bourgès, Émilie Perrin

Durée : 1 heure 20

Photo © Frédérik Lejeune

Théâtre du Grand Rond • 23 rue des Potiers • 31000 Toulouse

Du 19 au 23 mars, à 21 heures du mardi au samedi

Réservations : 05 61 62 14 85

De 11 € à 13 €


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