« Mademoiselle Julie » et « Créanciers », d’August Strindberg, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Mademoiselle Julie » © Christian Ganet « Mademoiselle Julie » © Christian Ganet

Des partitions magnifiques

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Ce n’est pas la première fois que Christian Schiaretti monte Strindberg. Il avait déjà mis en scène avec un certain brio « Père », il y a quelques années. Cette fois-ci, c’est un diptyque qu’il présente, ainsi que l’avait originellement conçu l’auteur : la très représentée « Mademoiselle Julie » et le très méconnu « Créanciers », deux tragédies qui illustrent brillamment cette impitoyable et inexorable guerre des sexes qui hante l’œuvre de Strindberg, et se terminent ici par un crime parfait.

Mademoiselle Julie réunit trois personnages : la fille du comte qui donne son nom à la pièce, représentante de l’autorité, et deux serviteurs de son père, la cuisinière et le valet, tous deux fiancés. La nuit de la Saint-Jean, où traditionnellement tout est permis, où les masques tombent, où sont autorisés au peuple toutes les outrances, tous les dépassements, parce que précisément, en principe, les maîtres veillent au grain et assurent le maintien de l’ordre établi. Mais c’est Mademoiselle Julie elle-même qui va transgresser les limites, et de son sexe et de sa classe. Elle provoque ainsi à la fois le désir et le scandale, renversant l’ordre des choses, pour une nuit au bout de laquelle les normes reprendront leurs droits et où ne restera plus que la mort pour dissimuler la honte.

La pièce, à l’image de son héroïne et de cette nuit de folie, est incandescente, virevoltante, vibrante d’incohérences. À l’instar de Mademoiselle Julie qui ne souhaite rien tant que séduire et déchoir sans cesser de jouer à la maîtresse, elle explore les méandres des relations et des fantasmes entre un homme et une femme de conditions si différentes, met à nu les contradictions, jette le trouble, joue avec le feu…

« Créanciers » © Christian Ganet
« Créanciers » © Christian Ganet

En miroir, Créanciers met en scène bien classiquement le trio la femme, le mari et, non l’amant, mais « l’autre mari », celui d’avant ou celui d’après… Avec, sinon un placard, du moins une pièce dérobée derrière laquelle se cache le téméraire qu’on a convaincu qu’il veut savoir la vérité. C’est une histoire de manipulation et de vengeance, de séduction qui repose sur cet « éternel féminin » fait de fausse faiblesse, et de vrai talent à mentir, de créances présentées au nom d’anciennes souffrances. Cette tragédie que Strindberg annonce comique est surtout l’occasion de joutes verbales d’une grande cruauté, de dialogues qui font mouche, de mots à double ou triple sens, de phrases assassines qui finissent par tuer, pour de vrai, celui qui est caché et écoute sa propre condamnation derrière le rideau… C’est extrêmement brillant et jouissif…

Jubilatoire

Pour les deux volets du diptyque, la même scénographie : un long couloir par où entrent et sortent théâtralement les personnages (en réalité le troisième personnage, puisque dans l’une comme dans l’autre pièce, ce sont les duels qui constituent l’essentiel) et un rideau qui permet de détacher l’intérieur de l’extérieur, le lieu où l’on parle et celui où l’on écoute, le salon où l’on tue et la chambre où l’on meurt. L’espace de jeu proprement dit est donc réduit au cercle de la rencontre intime, physique, entre des adversaires qui s’affrontent, se reniflent, se jaugent. C’est une arène même si celle-ci prend l’apparence d’un tranquille fourneau ou d’une moins innocente méridienne…

Ces deux pièces sont un mets de rêve pour les acteurs, ici remarquables de justesse et d’intelligence, particulièrement Wladimir Yordanoff et Clara Simpson, qui endossent successivement deux rôles. Le premier se délecte du texte, tel un chat. On le sent gourmand du pouvoir qu’il tire des mots, et il les manie comme des armes. La seconde nous propose entre les deux pièces une transformation radicale et impressionnante, incarnant d’abord la domestique rigide qui ne dit mot, mais n’en pense pas moins, puis la femme amoureuse et volage, sensuelle, impétueuse, conquérante… Ces deux comédiens sont étourdissants. Face à eux, Christophe Maltot est juste et crédible en mari berné, en être faible, à la sensibilité exacerbée, qui se laisse facilement mener vers sa propre faillite. Il manque peut-être encore à Clémentine Verdier un peu de maturité : face à Yordanoff, et dans son personnage si plein d’énergie dévorante et destructrice, elle a tendance à surjouer. Du coup, elle convainc moins.

On voit poindre ici d’autres raisons que celles qui sont liées à l’intrigue pour monter ces deux pièces en diptyque. Notamment leur symétrie et leur complémentarité : toutes deux sont écrites pour trois acteurs, deux femmes et un homme pour la première, deux hommes pour une femme dans la seconde. Quel plaisir pour un metteur en scène que de faire jouer les mêmes comédiens, de leur offrir ces partitions magnifiques, à la fois proches et différentes ! Toutes deux avancent inexorablement vers la mise à mort du gêneur, mais montrent de la tragédie des visages dissemblables : qu’elle soit explosive ou feutrée, la mort est au rendez-vous de la passion entre les hommes et les femmes… 

Trina Mounier


Mademoiselle Julie et Créanciers, d’August Strindberg

Mises en scène : Christian Schiaretti

Traduction du suédois : Terje Sinding

Avec pour Mademoiselle Julie : Clara Simpson, Clémentine Verdier, Wladimir Yordanoff et Antoine Besson

Durée : 1 h 40

Et pour Créanciers : Christophe Maltot, Clara Simpson et Wladimir Yordanoff

Durée : 1 h 30

Scénographie : Renaud de Fontainien

Assistante à la scénographie et accessoires : Fanny Gamet

Costumes : Thibaut Welchlin

Lumières : Julia Grand

Son : Laurent Dureux

Coiffures et maquillage : Claire Cohen

Conseiller littéraire : Gérald Garutti

Assistante : Laure Charvin

Assistant à la mise en scène : Baptiste Guiton

Photos : © Christian Ganet

Avec la participation artistique de l’Énsatt

T.N.P. • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

www.tnp-villeurbanne.com

Réservations : 04 78 03 30 00

Du 1er au 25 mars 2012, relâche le lundi

Mademoiselle Julie les mardi et jeudi à 20 heures

Créanciers les mercredi et vendredi à 20 heures

Intégrale les samedi à 17 h 30 et dimanche à 16 heures