« Maîtres anciens – Comédie », de Thomas Bernhard, Théâtre de la Bastille à Paris

« Maîtres anciens-Comédie » de Thomas Bernhard avec Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez

Affreux, drôle et touchant

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Tous les soirs au Théâtre de la Bastille, Nicolas Bouchaud nous attend (vraiment) pour se livrer à un jeu de massacre jubilatoire inspiré du roman de Thomas Bernhard : « Maîtres anciens ». Et à ce jeu, le bouffon est ici roi.

Belle année à la Bastille pour redécouvrir les maîtres conteurs : Flaubert en mars, Homère en janvier, et, en ce moment à l’occasion du Festival d’automne : Thomas Bernhard. Maîtres anciens – Comédie, l’une de ses dernières œuvres, met en scène trois individus dans une salle de musée à Vienne. L’un d’eux, Reger, est un musicologue atrabilaire à la logorrhée vitriolée. C’est à ce veuf éploré mais féroce que Nicolas Bouchaud donne vie et voix durant une heure et demie, avec un souffle et une conviction impressionnants.

Rien d’étonnant, disons-le : l’acteur n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine. Il a déjà porté à la scène, avec ses comparses, les écrits de Serge Daney, Paul Celan ou John Berger. On ne boude donc pas son plaisir et l’on retrouve même avec bonheur le dépouillement du plateau, la réflexion sur le rapport avec le public, le travail sur la musicalité de l’écriture. Ces éléments, qui ont fait le succès des productions précédentes, conviennent parfaitement à cette adaptation.

« Maîtres anciens-Comédie » de Thomas Bernhard avec Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez
« Maîtres anciens-Comédie » de Thomas Bernhard avec Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez

Tirez sur le pianiste (et tous les artistes) !

Tout d’abord, à l’image du roman, le spectacle ne cesse de surprendre : Nicolas Bouchaud est mis en scène par Éric Didry comme un diable sorti de sa boîte. Il joue le jeu de la gêne et du hasard avec les spectateurs. Par ailleurs, tout comme la malicieuse bande-son, il crée des décalages étonnants. Ensuite, texte et adaptation sont comme des bâtons de dynamite. Tous aux abris ! L’État, les enseignants, les parents, l’Église catholique en prennent pour leur grade. En réalité, rien n’échappe à ce jeu de massacre, et surtout pas les maîtres anciens. Bach, Giotto, Shakespeare ou Kant sont des vendus. Voici Heidegger présenté comme un nazillon en culotte et idées courtes, Velázquez et Dürer en suppôts du pouvoir catholique, Stifter est coupable de niaiseries bucoliques pour nonnettes. Un fond de vérité, une bonne dose d’outrance sont la recette de cet humour cathartique. La satire de Bernhard n’a, de fait, rien perdu de son actualité, et l’on rit de ce miroir grotesque que nous tend Reger, grand admirateur de Goya.

Mais si aucun artiste ne résiste à la critique, c’est que l’art ne console pas : la plus belle partition de Bach ne remplace pas l’être aimé. Finalement, la force du texte de Bernhard est peut-être dans ce secret mélancolique du texte. Derrière le rire, on perçoit les larmes rentrées. Dans la « tête chercheuse de l’échec », comme se définit Reger, se cache un homme esseulé. Et le rire prend alors une autre dimension. Il devient une planche de salut sur laquelle nous nous engageons nous aussi. On peut s’amuser ou s’agacer des diatribes de Reger, mais on pourrait tous venir s’assoir sur un banc cinq minutes avec lui pour lui parler du bon temps qui est mort ou qui reviendra. Nicolas Bouchaud excelle plutôt en satiriste qu’en veuf éploré : grâce à lui, la pièce mérite bien son sous-titre de comédie. Mais la mise en scène établit, elle, un autre niveau de lecture : elle redonne une place au silence ainsi qu’à la beauté de l’art, légués par les maîtres anciens.

C’est pourquoi, à la sortie du spectacle, on peut songer, paraphrasant une phrase de Reger, que tantôt on s’est trouvé face à un artiste de la parole et tantôt face à des artistes du silence. 

Laura Plas


Maîtres anciens, de Thomas Bernhard

La traduction française de Gilberte Lambrichs est publiée aux Éditions Gallimard

Il est adapté pour la scène par Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit

Mise en scène : Eric Didry

Avec : Nicolas Bouchaud

Durée : 1 h 30

À partir de 13 ans

Photo : © Jean-Louis Fernandez 

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75013 Paris

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Du 22 novembre au 22 décembre 2017, du mardi au samedi à 19 heures, relâche le dimanche

De 17 € à 27 €

Réservations : 01 43 57 42 14


À découvrir sur Les Trois Coups :

Interview, de Nicolas Truong, par Michel Dieuaide

La Loi du Marcheur, de Nicolas Bouchaud et Eric Didry, par Laura Plas