« Ni bleu ni blouse », de François Chaffin, la Nef à Pantin

Ni bleu ni blouse © D.R. Ni bleu ni blouse © D.R.

Dessine‑moi une usine…

Par Laura Plas
Les Trois Coups

La compagnie Ches panses vertes réveille les souvenirs d’une mémoire ouvrière nichée dans un vestiaire. « Ni bleu ni blouse » est un spectacle plein de poésie et d’humanité, servi par une belle équipe. Remarquable.

Un matin, l’usine qui avait fait vivre tant de familles dans la petite ville d’Oloron-Sainte‑Marie disparaît pour la seconde fois : elle s’abolit de la mémoire d’un enfant qui ne parvient plus à la dessiner. Alors, son aïeule aux yeux bleu délavé le prend par la main et fait ressurgir le temps où l’on prenait sa bicyclette pour aller au turbin, le temps des espadrilles faites à la main, le temps du patron à visage (plus ou moins) humain. Les objets, seuls vestiges de cette époque, se mettent alors à parler. Les vêtements, fantômes colorés, sortent de leurs vestiaires grâce à cette splendide mamie…

Grâce à elle, mais aussi à la talentueuse équipe artistique des Ches panses vertes. Saluons d’abord les trois manipulateurs comédiens : ils donnent vie aux objets et s’illustrent tout aussi bien avec de grandes marionnettes à taille humaine qu’avec des marionnettes à tête. À eux trois, ils forment le chœur de la mémoire ouvrière commentant, avec bon sens, humour ou colère, le temps révolu des bleus et des blouses. Lætitia Labre, en particulier, déploie une palette de jeu subtile et une sensibilité souvent vibrante. Cette belle hirondelle et ses comparses tissent leurs voix pour nous faire entendre comme dans une partition un texte qui à lui seul vaudrait le détour. Le petit Ulysse n’est pas le seul ici à percevoir le chant des sirènes (d’usine), à se faire bercer par « la poésie syndicale ».

Ni bleu ni blues

François Chaffin a su donner forme aux témoignages des habitants d’Oloron-Sainte‑Marie, les écouter comme un médecin se penche sur les palpitations d’un cœur, puis à les transfigurer, en poète. On est ainsi souvent surpris par la beauté et la justesse du texte, même dans les rares longueurs du spectacle (au début) : leur charme flotte dans l’air. Ce sont des paroles lourdes du poids d’une vie entière vouée au travail et pourtant légères comme les battements d’aile d’une hirondelle. Car le passé ne doit pas lester le présent, car le temps d’avant n’était pas forcément le bon temps. Pas de complaisance nostalgique ici : ni bleu ni blues, mais un texte profondément humain.

D’ailleurs, c’est quand les blouses retrouvent la forme des corps, que des visages pointent leur nez dans des défroques jusque alors mises au rancard que la pièce nous touche le plus. On est un peu moins convaincu par le théâtre d’objets même si sa pertinence par rapport au propos est évidente et s’il offre aussi de beaux moments (comme le dialogue coquin et comique entre les deux dernières espadrilles faites à la main). On se souviendra sûrement de Jeanne et Raymond aux corps déformés par une vie d’usine, mutiques mais pas crédules le soir de leur pot de départ en retraite. On se souviendra encore de ces anonymes solidaires qui refusèrent la dernière injonction patronale et se mirent en grève pour retrouver le droit de se serrer la main en arrivant au travail. Ni bleu ni blouse n’est donc pas le spectacle d’une seule mémoire, mais le bruit des souvenirs polyphoniques de toute une communauté.

La pièce n’est pas seulement servie par trois interprètes de qualité, elle est mise en lumière (comme on dit « mise en beauté ») avec un art subtil qui permet de plonger dans la pénombre les manipulateurs, d’éclairer les marionnettes ou de créer des lucioles de vestiaires, par exemple. Le texte, quant à lui, est scandé par des bruits d’usine et des ponctuations musicales riches et pertinentes. En outre, les marionnettes sont très belles. Leurs visages qui surgissent ne semblent venus d’aucun lieu en particulier, mais sont striés des nervures de la vie. Leurs yeux sont éclairés par des rêves d’ailleurs, une expérience millénaire. C’est une belle équipe, donc, qui tourne le kaléidoscope du passé pour le sauver de l’oubli et nous aider à construire des lendemains qui chanteront peut-être, où Ulysse en tout cas sera plus lucide et plus fort.

Heureux qui comme lui a fait ce beau voyage. Espérons que la compagnie reprenne la route pour le faire partager à beaucoup d’autres, petits ou grands. 

Laura Plas


Ni bleu ni blouse, de François Chaffin

Le Tas de sable-Cie Ches panses vertes • Maison du théâtre, 24, rue Saint‑Leu • 80000 Amiens

03 22 92 19 32

Site : http://www.letasdesable-cpv.org/

Courriel : info@letasdesable-cpv.org

Mise en scène : Sylvie Baillon

Assistant à la mise en scène et marionnettes : Éric Goulouzelle

Avec : Ludovic Darras, Lætitia Labre, Olivier Sellier

Scénographie : Julien Defaye

Lumières : Yvan Lombard

Musique : Karine Dumont

Costumes : Sophie Schaal

La Nef-Manufacture d’utopies • 20, rue Rouget-de‑Lisle • 93500 Pantin

Réservations : 01 41 50 07 20

Site du théâtre : www.la-nef.org

Courriel de réservation : reservation@la-nef.org

– Métro : ligne 5, arrêt Église‑de‑Pantin

– Bus : lignes 249, 179 et 61

– Voiture : sortie porte de Pantin , tout droit avenue Jean‑Lolive, 4e rue à droite rue Jules‑Auffret (juste après Ciné 104), ensuite prendre 4e rue à gauche rue Rouget‑de‑Lisle

Du 14 au 16 février 2014, le vendredi 14 à 14 h 30 et 20 heures ; le samedi 15 à 21 heures ; le dimanche 16 à 16 heures

Durée : 1 h 15

8 € | 5 € | 3 €

Tout public à partir de 11 ans

Autour du spectacle :

– Samedi 15 février 2014, à 18 h 45 : présentation de la prochaine création de Jean‑Louis Heckel