« Nous qui avons encore 25 ans », de Ronan Chéneau, Présence Pasteur à Avignon

« Nous qui avons encore 25 ans » © Xavier Cantat

« Des choses qui pourraient peut-être ne pas concerner que moi… »

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Dans un cadre intime, la compagnie Les Fous à réaction propose une expérience théâtrale inédite qui s’appuie sur un texte de Ronan Chéneau.

Le Théâtre nomade de proximité de la compagnie Les Fous à réaction a pour principe de jouer au plus près des spectateurs. En l’occurrence, c’est presque du théâtre en chambre que proposent Vincent Dhelin et Olivier Menu dans l’Annexe du théâtre Présence Pasteur, l’une des plus petites salles du Off. Le public s’y trouve en effet convié à une expérience inédite autour de l’écriture très actuelle de Ronan Chéneau. Une expérience de partage qui s’appuie sur un texte à la fois poétique et politique, au sens large du terme, c’est-à-dire en prise sur notre condition de vivants du xxie siècle. Un texte qui prend acte de la fin des idéaux, et qui emploie la première personne du pluriel pour fustiger le mercantilisme et l’hédonisme contemporains (« Nous ne voulons pas du profit, mais nous voulons profiter de tout »).

Deux personnages, un jeune homme et une jeune femme, censés avoir vingt‑cinq ans, parlent du monde, s’interrogent sur leur vie… et celle des autres. Le texte de Ronan Chéneau n’est pas narratif. À travers des notations, des observations, il tente de capter l’esprit de l’époque, notre ici et notre maintenant. De cerner au plus près notre rapport au réel au moyen d’une écriture limpide et alerte, qui coule et rebondit, emploie jeux de mots et formules (« On va pas refaire le monde / Le monde se fait bien tout seul »). Pas de personnages au plein sens du terme dans l’écriture de Chéneau, mais une volonté de dégager un vécu commun sur fond d’anonymat, ce qu’exprime bien le titre original de l’œuvre : Res / Persona. En rebaptisant la pièce Nous qui avons encore 25 ans, les metteurs en scène ont tenu à mettre en avant la dimension générationnelle de cette prise de conscience commune.

Parler du présent au présent

Au ton très direct de Ronan Chéneau, à sa volonté de parler du présent au présent, avec un langage d’aujourd’hui, Vincent Dhelin et Olivier Menu s’efforcent de donner un écho théâtral. La question : « Que signifie être présents au monde, là, tous ensemble ? » devient : qu’avons-nous à partager ? Et comment le faire sur un plateau de théâtre ? Cette question, les deux comédiens, Lyly Chartier et Olivier Menu, se la posent, et nous la posent à chaque instant de leur spectacle, en impliquant tout le long les spectateurs dans ce qui ressemble beaucoup à une performance. Entrées et sorties imprévues, ruptures de ton, questions-réponses, jeu des devinettes : tout est fait pour essayer d’établir une connivence, de créer une interaction. Le texte d’ailleurs s’y prête, avec ses énumérations, ses paradoxes, ses rébus… Ainsi le public se trouve-t-il invité à méditer, à travers la symbolique des dates, sur le temps écoulé depuis les années 1990, et sur l’émergence d’un monde nouveau, celui du troisième millénaire, dont les spectateurs eux-mêmes seraient les héros !

Bon gré, mal gré, le public joue le jeu, même s’il n’est pas facile d’obtenir la participation d’une si petite audience. La proximité (c’est une litote) entre la salle et la scène n’incite pas forcément ladite audience à se « lâcher »… Lorsque les spectateurs sont sollicités pour partager leurs souvenirs des années 1990, pas grand-chose d’intéressant ne sort, et s’il s’agit de chanter, ce n’est guère mieux. Redistribuer les rôles, faire sortir les spectateurs du leur n’est jamais facile. Ceux-ci n’ont d’ailleurs en majorité plus vingt‑cinq ans… ce qui n’empêche pas une sorte de vague nostalgie d’opérer, entretenue par un vieil électrophone et un 45 tours des Village People qui nous font remonter encore plus loin dans le temps. Entre l’émouvant monologue du personnage féminin et une séance de diapositives un peu longuette, le charme opère. 

Fabrice Chêne


Nous qui avons encore 25 ans, de Ronan Chéneau

Texte disponible aux éditions Les Solitaires intempestifs

Mise en scène : Vincent Dhelin, Olivier Menu

Avec : Lyly Chartier, Olivier Menu

Lumières : Annie Leuridan

Photo : © Xavier Cantat

Présence Pasteur • 13, rue du Pont-Trouca • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 74 18 54

Du 5 au 27 juillet 2014 à 12 h 22, relâche le 10 et le 21

Durée : 1 h 15

12 € | 8 € | 5 €