« Octopus », de Philippe Decouflé, Théâtre national de Chaillot à Paris

Octopus © Xavier Lambours / Signatures Octopus © Xavier Lambours / Signatures

Octopus, une créature qui danse la beauté

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Après avoir créé « Désirs » au Crazy Horse et avant de rejoindre le Cirque du Soleil à Los Angeles, Philippe Decouflé présente sa dernière pièce personnelle, « Octopus » – un opus de huit poèmes sur le thème de la beauté, pour huit danseurs et deux musiciens. Un monstre chorégraphique bien séduisant.

Variation autour de « la beauté dénuée d’artifices, celle qui, par sa simplicité et sa pureté, émeut, hypnotise et que l’on convoite », Octopus explore un motif intemporel souvent malmené par la société actuelle. Le beau moderne est en effet indissociable de l’accélération du temps et du zapping, de la mode du trash, du burlesque ou du porno, du culte de la femme (ou de l’homme) objet, que symbolise par exemple le talon aiguille fétichiste. La beauté transparaît aussi depuis toujours dans un sentiment contrasté comme la jalousie, « où se côtoient beauté du corps et laideur du sentiment », précise Decouflé.

Déroulant ce fil thématique, sa dernière création fait se succéder de façon fantaisiste des tableaux à la chorégraphie géométrique. Comme si les solos, duos, trios, quatuors, quintets (intitulés « Jalousie », « Shiva », « Hélas tique », « Boîte noire », « Squelettes », « l’Argothique », « Talons, aiguilles, Boléro ») s’efforçaient de lutter contre l’éclatement et la confusion de la beauté. La troupe de Decouflé s’apparente ainsi à une créature fabuleuse (un octopus chorégraphique), ou encore au dieu hindou Shiva, le danseur cosmique aux quatre bras, qui danse tout autant la destruction du monde que sa régénération.

Des sommets de poésie, de magie et d’énergie

Interrogeant les représentations actuelles et éternelles de la beauté, la pièce dresse un éloge du corps, de la chair et de la danse. Ainsi, l’entrée de la danseuse mi-homme mi-femme, vêtue de noir et blanc, et qui danse un tango sensuel, donne‑t‑elle le la. Elle est suivie d’une rencontre amoureuse entre un danseur à la peau très noire et une danseuse à la peau laiteuse, qui fait écho aux duos d’amoureux des ballets classiques. Sauf que, ici, le pas de deux n’est pas accompagné d’un air romantique, mais de la chanson de Nirvana Where Did You Sleep Last Night, magnifiquement interprétée par le duo de musiciens Labyala Nosfell et Pierre Le Bourgeois.

Le contraste entre le noir et le blanc se retrouve dans une vidéo qui filme en gros plan et en direct la peau des danseurs, ainsi que dans les tableaux suivants (défilé de jambes, scuptures de chair et kaléidoscopes inspirés d’Alwin Nikolais, épisode de bondage qui mêle le cirque, la revue de cabaret, l’érotisme et la violence SM, défilé de danseurs aux talons aiguilles et aux capes de poil noir qui font penser au peuple animal de Cunningham, postures d’athlète grec ou de bodybuilder du scuptural danseur black, etc). Deux poèmes se démarquent de ce beau livre d’images. Le « Boléro », qui fait écho à celui de Ravel, et la séquence où Clémence Gaillard imite Shiva, tout en proférant un poème de Ghérasim Luca qui parle d’une « méta-femme sur sa chaise vide »… L’écriture de Decouflé atteint alors des sommets de poésie, de magie et d’énergie ; le regard amoureux que le chorégraphe porte sur ses danseurs devient tangible et ravit les spectateurs.

Le spectacle mêle donc des instants de pure émotion à des saynètes ironiques ou provocatrices. Decouflé fait même apparaître le comédien Christophe Salengro couronné d’oreilles et dubitatif dans une vidéo. Il multiplie les effets d’optique liés aux éclairages, à l’ouverture de l’espace scénique, à l’utilisation de la caméra infrarouge, et aux projections de formes hypnotiques et circulaires qui rappellent la roue de la vie dans l’hindouisme. Et ce qui lie l’ensemble, ce qui assure une dramaturgie, c’est la musique : la succession de morceaux rock, rap ou expérimentaux mime l’agrégation de poèmes chorégraphiques. Le spectacle forme ainsi une peinture sonore en mouvement non seulement plaisante, mais qui interroge également les formes artistiques.

Au final, Octopus crache une encre noire légèrement critique sur la société et de beaux « morceaux de rêve ». Le spectacle est très agréable, les artistes excellents. Mais on déjà vu Decouflé plus inspiré. 

Lorène de Bonnay


Octopus, de Philippe Decouflé

Cie D.C.A. – Philippe‑Decouflé

Mise en scène et chorégraphie : Philippe Decouflé

Avec : Flavien Bernezet, Alexandre Castres, Meritxell Checa Esteban, Ashley Chen, Clémence Galliard, Sean Patrick Mombruno, Alexandra Naudet, Alice Roland

Musique originale et interprétation en direct : Labyala Nosfell, Pierre Le Bourgeois

Éclairages et régie générale : Patrice Besombes, assisté
de Begoña Garcia Navas

Conception vidéo : Philippe Decouflé, Laurent Radanovic, Olivier Simola, Christophe Waksmann

Costumes : Jean Malo

Coiffuriste : Charlie Le Mindu

Réalisation décor : Pierre‑Jean Verbraeken

Construction et régie plateau : Léon Bony, Pascal Redon

Son : Édouard Bonan, Jean‑Pierre Spirli

Participation cathodique : Christophe Salengro

Textes : Christophe Salengro, Ghérasim Luca (Hermétiquement ouverte, avec l’autorisation des éditions José Corti)

Assistante de Philippe Decouflé : Jessica Fouché

Répétitrices : Alexandra Gilbert, Cheryl Therrien

Réalisation costumes : Cécile Germain, Peggy Housset, Louise Le Gaufey

Construction atelier : François Devineau, Franck Lebarbe, Julien Roche (masques)

Maquettes et graphisme : Valérie Bertoux, Aurélia Michelin

Photo : © Xavier Mabours / Signatures

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75016 Paris

www.theatre-chaillot.fr

Réservations : 01 53 65 30 00

Du 5 janvier au 4 février 2011 à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi ainsi que les 9, 23 et 30 janvier 2011

Durée : 1 h 30

32 € | 24 € | 11 €