« Oh les beaux jours », de Samuel Beckett, Célestins Théâtre de Lyon

Samuel Beckett, Paris, 1985

Rien qu’une voix joyeuse

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

« Oh les beaux jours », œuvre célébrissime de Beckett, est représenté, après Paris, aux Célestins de Lyon.

C’est une de ces pièces dont Samuel Beckett a durablement imprimé les plateaux, qui ont profondément marqué la littérature, qui se sont élevées au rang de mythe. Une pièce pour un acteur, en l’occurrence une actrice, immortalisée par Madeleine Renaud, condamnée à l’immobilité, à la mort lente et à la disparition, car enfoncée dans le sable, au début jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou durant la deuxième partie du spectacle.

Autrement dit, sur le vaste plateau ne vit qu’une voix, une petite voix ne s’adressant qu’à elle‑même (ou presque, puisque le mari de Winnie, Willie, passe le plus clair de son temps à dormir, du moins quand son épouse lui en accorde le droit…). Et puis non, finalement, un interlocuteur, même illusoire, même aussi inexistant, aussi décevant que Willie, c’est ce qui permet d’entretenir une conversation, fût-elle un monologue… Le rideau ne se ferme d’ailleurs qu’à la disparition voulue du mari : tout est dit…

Il y aurait beaucoup à dire sur cette Winnie, ce dernier exemplaire d’humanité perdu dans un monde désert, maintenue au sol par son propre poids, enkystée, prisonnière d’une gangue de sable fossilisée, immense coquille d’huître qui ne lâche pas sa proie, trouvaille du décorateur Gérard Didier : son bavardage futile, ses préoccupations terre-à‑terre, sa méthode Coué pour survivre. Sur son courage aussi, sa volonté de « se tenir », qui passe par de tout petits gestes quotidiens (se laver les dents, veiller à ne pas s’empâter…), ainsi que cette élégance de l’esprit et du cœur qui lui fait transformer une vie misérable en source d’émerveillements.

Le courage des oiseaux dans le vent d’hiver

Compte tenu de l’excellence des actrices dont le nom est resté attaché à ce personnage, le pari était risqué. C’est peu dire pourtant que Catherine Frot le réussit haut la main. Engluée dans sa coquille, elle joue les sirènes, minaude, s’amuse de tout… Devant la toile peinte qui fait office de ciel balayé par les vents, fondu dans un espace désertique, elle fait front, et son désir de vivre est complètement bouleversant.

Difficile de trouver plus éloignée qu’elle pour dire ce texte noir qui laisse bien peu de place à la vie. Et pourtant elle est rayonnante et même drôle… Dommage que le public dans la salle soit pétrifié par le respect dû à ce texte… J’ai souvent eu l’impression qu’il n’osait pas rire, qu’il ne s’autorisait pas à se laisser aller. Oui, dommage, car c’est sans doute là la grande réussite de Catherine Frot : jouer ce texte innocemment, insolemment, en révéler les sucs cachés, restaurer sa dimension comique qui n’exclut pas, loin de là, sa grandeur et sa réserve d’émotion… 

Trina Mounier


Oh les beaux jours, de Samuel Beckett

Les éditions de Minuit, Oh les beaux jours, suivi de Pas moi, 1963, 96 pages, 6,50 €

Mise en scène : Marc Paquien

Avec : Catherine Frot, Pierre Banderet

Assistante à la mise en scène : Martine Spangaro

Collaboration artistique : Élisabeth Angel‑Perez

Décor : Gérard Didier

Lumières : Dominique Bruguière, assistée de Pierre Gaillardot

Costumes : Claire Risterucci

Maquillages : Cécile Kretschmar

Régie générale : Cathy Pariselle

Régie lumières : Pierre Gaillardot

Régie son : Patrice Fessel

Sculpture du décor : Anne Leray

Peinture du décor : Didier Courrel

Photo : Samuel Beckett, Paris 1985 © D.R.

Célestins Théâtre de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 30 mai au 9 juin 2012 à 20 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

De 8,5 € à 34 €