« Orphée et Eurydice », de Christoph Willibald Gluck, Opéra de Lyon

« Orphee et Eurydice » © Stofleth

La maison du chagrin

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Quelle saison ! Après l’exceptionnel « Vaisseau fantôme » de la Fura dels Baus, le remarquable « les Stigmatisés » de David Bösch, l’Opéra de Lyon présente une nouvelle production époustouflante d’« Orphée et Eurydice » mise en scène par David Marton sous la direction musicale d’Enrico Onofri.

Moment rare que celui qui vous fait quitter une salle de spectacle les yeux embués de larmes au milieu des ovations du public. Occasion unique de pouvoir rassembler dans une union parfaite plaisirs artistiques et émotions intimes. Présenté dans sa version de 1762, et dans la langue italienne du librettiste Ranieri de Calzabigi, Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck enchante au plus haut point. Qualifié d’« azione teatrale per musica », cet opéra reprend le contenu célébrissime du mythe d’Orphée. Il conte l’histoire douloureuse de l’aède, fils du roi Œagre et de la muse Calliope, auquel les dieux accordent le droit de ramener sur cette terre sa défunte épouse Eurydice à condition qu’il réussisse à apaiser les fauves et les furies de l’Enfer par son chant et qu’il ne se retourne pas pour regarder sa femme avant d’avoir rejoint le monde des vivants. Échouant une première fois, il bénéficie de la clémence des dieux, et retrouve enfin sa compagne.

Plaisirs artistiques, disions-nous. Revenons-y. David Marton et Enrico Onofri, assurément complices, se tiennent à l’écart de toutes les ringardises asphyxiant souvent la représentation de cette œuvre. Pas d’oratorio statique. Pas de version concert figée. Leur travail, finement baroque sur le plan musical, subtilement moderne sur le plan dramatique, s’impose magistralement par quelques choix inventifs. Deux Orphée sont présents sur scène. L’un vieux et malade, avec une voix de basse profonde. L’autre, jeune et désemparé, avec une voix de contre-ténor. D’un bord à l’autre de la vie, ils se répondent par le jeu et par le savant découpage de la partition. Les images et les sons s’enrichissent mutuellement créant une oscillation permanente entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, le passé et le présent.

Autre invention magnifique : le dieu Amour, habituellement chanté par un chœur, est ici interprété par six enfants. Un pont humoristique et tendre est ainsi jeté entre les deux Orphée à ce point émouvant qu’on croit que ces chérubins sont à la fois les enfants d’Orphée et Eurydice ou les descendants, fils et petits-fils du vieil Orphée. Invention encore : le chœur, femmes et hommes invités aux noces d’Orphée et Eurydice, assommés par les beuveries du banquet nuptial, incarnent les démons de l’Enfer. Images simples, discrètement chorégraphiées, qui montrent avec force que « l’enfer, c’est les autres ».

Toutes ces options contribuent, entre autres, à mettre sous nos yeux un spectacle d’une grande modernité, débarrassé des pesantes références mythologiques, délivré des routines de l’exécution de la partition, affranchi des clichés du jeu dramatique et vocal. Pour nous dire que les peines d’amour, c’est aujourd’hui et toujours, David Marton et Enrico Onofri savent trouver, même avec une œuvre ancienne, un langage juste qui nous touche profondément.

Émotions intimes, avions-nous dit aussi. C’est le moment de raviver un souvenir personnel. Au nord-est de Rome, près de Viterbe, se situe la petite ville de Bomarzo. Le château des Orsini, famille de condottieri, la domine. À ses pieds, un lieu rare, aimé des poètes surréalistes : un parc de fontaines, de sculptures et de grottes appelé le « jardin des Monstres ». Vicino Orsini, homme cultivé, le dédia, dit-on, à la mémoire de son épouse prématurément disparue, Giulia Farnèse. Dans ce lieu est érigée la casa pendente (la « maison penchée »), construction aux perspectives bouleversées évoquant la douleur et le chagrin du deuil. Y pénétrer est une expérience émotionnelle incomparable. On y perd tout équilibre comme si, à son tour, on était envahi par la tristesse et le désarroi de la perte de l’être aimé.

David Marton et son décorateur Christian Friedländer ont placé au centre de leur dispositif scénique cette même casa pendente d’aspect plus contemporain, éclairée d’une lumière à la Hopper mais tout aussi porteuse de trouble. Demeure bancale enlisée dans le sable dont on ne sait si elle est ou si elle fut habitée. Lieu fascinant d’où surgissent tels de blancs fantômes à la Magritte de multiples Eurydice. Magistrale évocation poétique qui fit naître les larmes pendant le spectacle.

En plus des qualités admirables de la mise en scène et de la direction orchestrale, il serait injuste de ne pas mentionner les poignantes prestations des interprètes : Victor von Halem (le vieil Orphée), pathétique et attendrissant dans son obstination amoureuse ; Christopher Ainslie, le jeune Orphée, égaré dans ses rêves et au bord de la schizophrénie ; Elena Galitskaya (Eurydice), fragile et douloureuse dans sa quête du bonheur. À souligner aussi, l’impeccable interprétation des enfants de la maîtrise de l’Opéra de Lyon (Amour) sous la direction musicale de Karine Locatelli. À saluer enfin, l’extraordinaire travail du chœur de l’Opéra conduit par André Kellinghaus, atout majeur de bien des créations, et un orchestre en pleine forme dans lequel Nicolas Gourbeix (premier violon) et le jeune Luca Mariani (hautbois) se distinguent. 

Michel Dieuaide


Orphée et Eurydice, opéra de Christoph Willibald Gluck

Livret : Ranieri de Calzabigi

Azione teatrale per musica, en trois actes

Direction musicale : Enrico Onofri

Mise en scène : David Marton

Dramaturgie : Barbara Engelhardt

Avec : Christopher Ainslie (Orphée), Victor von Halem (Orphée), Elena Galitskaya (Eurydice), et dans le rôle d’Amour : Léo Caniard, Noé Chambriard, Yoan Guérin, Simon Gourbeix, Tom Nermel, Cléobule Perrot, élèves de la maîtrise de l’Opéra de Lyon

Décors : Christian Friedländer

Costumes : Pola Kardum

Lumières : Henning Streck

Chef des chœurs : André Kellinghaus

Orchestre, chœurs et maîtrise de l’Opéra de Lyon

Chef de chœur de la maîtrise : Karine Locatelli

Assistant à la direction musicale : Pierre Bleuse

Répétitrice mouvements : Florence Bas

Voix off : Mayder Rusling Ihidoy

Chefs de chant : Anne-Catherine Vinay, Marieke Hofmann

Régisseurs : Danièle Haas, Patrick Azzopardi

Doublure rôle Amour : Marin Bisson

Photos d’Orphée et Eurydice : © Stofleth

Extraits du texte de Samuel Beckett : « le Calmant » (1945), issu de l’œuvre Nouvelles et textes pour rien

Les équipes techniques de l’Opéra de Lyon

Nouvelle production

Opéra de Lyon • place de la Comédie • 69001 Lyon

04 69 85 54 54

Site : www.opera-lyon.com

Courriel : billetterie@opera-lyon.com

Les 14, 18, 19, 21, 24, 25, 27 mars 2015 à 20 heures et le 29 mars 2015 à 16 heures

Durée : 1 h 35

Tarifs : de 10 € à 64 €