« Othello », de William Shakespeare, les Gémeaux à Sceaux

« Othello » © Andreas Geissel

Magnifique théologie de l’enfer vue par Ostermeier

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Thomas Ostermeier est homme de marotte. Après un cycle Ibsen, le voici hanté par Shakespeare depuis « le Songe d’une nuit d’été » et l’excellent « Hamlet », applaudi en 2008 dans la cour d’honneur à Avignon. Il monte avec brio au Théâtre des Gémeaux un « Othello » passionné, soulignant avec force et clarté les ravages de la jalousie et la puissance du langage. Exemplaire.

L’intrigue ? Othello, Maure parvenu, qui conquiert la fille du Doge et gagne la tête des armées vénitiennes contre les Turcs à Chypre, promet Cassius comme bras droit… aux dépens d’Iago. Lui, dévoré par la rancune et l’ambition, entend reprendre ce qu’il n’a pas eu. Il déchaîne la destructrice jalousie d’Othello en alimentant sa suspicion vis-à-vis de Desdémone.

Musique afro-beat, avec orchestre – clavier, trompette, batterie, saxophone… – et noir bassin (gare aux noirs desseins !) éclairé par un mur de néons : l’Othello d’Ostermeier débute en fanfare. Sauvage. Assis sur un rang de chaises disposées autour de la scène, les acteurs de ce drame, parmi les derniers grands de Shakespeare, font trempette. Impossible de distinguer sur quel fondement ils s’appuient, s’ils sont stables, immergés qu’ils sont dans ce bassin d’eau noire, leurs pieds enfouis dans le trouble…

Othello pris dans les rets de Desdémone

C’est Othello qui ouvre le bal, ce noble Maure, le « Black » dans la traduction intelligemment tournée de Marius von Mayenburg, le radical dramaturge d’Ostermeier. Othello pris dans les rets de Desdémone – elle le ravit, non l’inverse, comme de coutume, belle façon de renforcer le tragique de la pièce –, se met à nu, proprement. Par convention, elle le barbouille de quelques marques de maquillage, histoire de dire : lui, c’est Othello, entendu ?, et l’emmène faire l’amour, sur un piédestal, au milieu d’un cloaque humide. Le lit recule, la pièce commence.

Le ton est donné : ce n’est pas la différence qui intéresse ici, le racisme et autres débats sur la nécessité de faire jouer Othello en accord avec la vraisemblance, mais bien le jeu de séduction et la tromperie, la profondeur de la tragédie politique. Desdémone le rend parfaitement. Elle est le moteur et le bouc émissaire de la pièce. Desdémone la tentatrice, l’objet de la concurrence masculine entre Iago et Othello, mus par l’ambition et la jalousie, tendant à la paranoïa. Grand puzzle aux questions tragiques, Othello est un jeu complexe. Ostermeier le rend clair. Distribuant dans le rôle de Desdémone l’excellente Eva Meckbach et dans celui d’Iago Stefan Stern, il arme les ressorts de ce drame sophistiqué avec deux immenses acteurs.

L’incroyable performance des comédiens

Car la réussite du spectacle tient comme dans Hamlet à leur incroyable performance : Othello (l’impressionnant Sebastian Nakajew), en homme placide lentement happé par la folie et la jalouse passion, homme massif et serein devenu incontrôlable ; Iago en semeur de trouble dévoré par l’ambition, meneur de revue, animateur de télé en costume pailleté, parfait sophiste capable d’affirmer en toute parfaite malhonnêteté : « L’honnêteté est un fou qui perd ce qu’il recherche » ; Cassio (joué par Tilman Strauss) en droit benêt perdu par sa rigueur.

Tout ce petit monde, monde petit d’ambition et de rivalité, de mesquinerie, barbote dans une flaque, qui évoque bien sûr Venise mais surtout un marécage, un lac de sentiments et de secrets où l’on patauge. En fond, deux panneaux de néons se croisent, s’emmêlent à chaque acte pour mieux nouer l’intrigue.

L’eau du mensonge et de l’infamie ne tache pas

Le dispositif scénique de Jan Pappelbaum est similaire à celui de Hamlet. C’est un trait d’Ostermeier que d’associer un espace, des dimensions, à un auteur. Chez Ibsen, l’emploi d’une scène ronde et tournante était récurrente, façon de montrer le revers des univers bourgeois. Avec Shakespeare, il emploie les trois dimensions. Pour Hamlet, un rideau de mailles dorées s’avançant d’avant en arrière, un sol de terre et une scène lumineuse au-dessus. Avec Othello, un mur de néons, un sol d’eau et une scène-lit blanche. Les hommes vêtus de blanc, dans des costumes plus ou moins contemporains, ne sont miraculeusement jamais tachés malgré leur chutes répétées. L’eau du mensonge et de l’infamie ne tache pas, semble-t-il.

La mare s’assèche à l’arrivée à Chypre. On se croirait dans une colonie anglaise. On joue au golf, on boit des drinks. On se détruit. L’enchaînement de l’action est si rapide et si incontrôlable que le sens de la tragédie éclate. L’image finale, d’Iago hagard, comme assommé, pris à son propre jeu, à sa propre histoire, étonné de ce qui vient de se dérouler, assis au bord du lit à la dérive, sur lequel repose Desdémone inerte, est inoubliable. Et l’écho de ce mot résonne longtemps encore : « L’infamie se découvre en action ». 

Cédric Enjalbert


Othello, de William Shakespeare

Traduction : Marius von Mayenburg

Coproduction : Schaubühne et Hellenic Festival 2010

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Sebastian Nakajew, Thomas Bading, Tilman Strauss, Stefan Stern, Niels Bormann, Erhard Marggraf, Ulrich Hoppe, Eva Meckbach, Laura Tratnik, Luise Wolfram

Musiciens : Ben Abarbanel-Wolff, Thomas Myland, Nils Ostendorf, Max Weissenfeld

Scénographie : Jan Pappelbaum

Costumes : Nina Wetzel

Musique : Polydelic Souls

Direction musicale : Nils Ostendorf

Vidéo : Sébastien Dupouey

Lumières : Erich Schneider

Chorégraphie : René Lay

Photo : © Andreas Geissel

Théâtre des Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

Du 16 au 27 mars 2011, du mercredi au samedi à 20 h 45, dimanche à 17 heures

Spectacle en allemand surtitré en français

Durée : 2 h 30

32 € | 14 €