« Passeurs d’Europe 2015 », espace Hillel à Lyon

« Passeurs d’Europe » © Jean-Marie Refflé

L’internationale poétique

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Dans le cadre du Printemps des poètes qui fête sa 17e édition et a pour titre « L’Insurrection poétique » (en hommage à Vladimir Maïakovski), les instituts culturels européens et la Plateforme de la jeune création franco-allemande proposent à Lyon à l’espace Hillel « Passeurs d’Europe 2015 ».

« Attrape l’avenir par les ouïes, camarade », écrivait Maïakovski. Ce pourrait être la règle d’or des Passeurs d’Europe 2015. Sorte d’oratorio polyphonique, ce spectacle décline en plusieurs langues des poèmes engagés accompagnés de citations et d’improvisations musicales. Les voix sont celles de deux comédiens (Jennifer Testard et Stéphan Lhuillier) et celles d’une trentaine d’étudiants venus de vingt-deux pays. La musique est interprétée par des instrumentistes du conservatoire de Lyon, encadrés par Véronique Bolge. Récital collectif, cette contribution à « l’insurrection poétique » choisit ses couleurs. Le noir et le rouge. Noir comme l’esclavage et la mort. Rouge comme la passion et la révolte. Les hommes portent tous un chapeau, fragile couvercle maintenant la tempête qui bout sous leurs crânes. Les femmes, souvent ceinturées de rouge, impriment sur leurs hanches une ligne étincelante de sang, de vie.

Dix poèmes, œuvres de Ernst Jandl (Pologne), Gabriel Celaya (Espagne), Louis Aragon (France), Rigas Feraios (Grèce), Attila Jószef (Hongrie), Alda Merini (Italie), Jacek Kaczmarski (Pologne), Manuel Alegre (Portugal), Tracy Chapman (Royaume-Uni) et Claude Marty (France) constituent l’architecture de la représentation. Textes contemporains à une exception près, ils sont les voix marquantes, dérangeantes qui portent haut et fort des paroles insurgées, violentes, lapidaires, mais aussi sensuelles, dépouillées et rêveuses. Chacune des poésies est présentée en version originale et en français, puis éclate en murmures et en leitmotiv dans d’autres langues. Ainsi parvient aux oreilles des spectateurs une belle mosaïque sonore. La multiplication des accents et des timbres crée des émotions nouvelles. Soutenue par des mises en jeu simples, la mise en bouche des textes fait alterner la valorisation d’images scéniques collectives ou individuelles.

Quelques moments théâtraux de qualité

La metteuse en scène Gaëlle Konaté dit n’avoir bénéficié que de quinze heures effectives de répétitions, et on sent bien ici ou là quelques maladresses ou imperfections dans le travail de réalisation. Mais il faut reconnaître que du mariage à marche forcée entre comédiens et musiciens professionnels et étudiants amateurs naissent quelques moments théâtraux de qualité. Floria Ranaboldo en italien émeut par sa présence et sa diction douces et sensibles. Barbara Cardoso en portugais convainc par son enthousiasme solaire et son énergie communicative. Fodé Camarra en susu anime avec humour et légèreté ses camarades de plateau et le public en chantant et dansant la révolution à venir. Toutefois, c’est à Marc Nouaille en occitan qu’est dû l’instant le plus fort du spectacle. À son invite, l’ensemble des protagonistes se rassemble à ses pieds, chacun tenant une bougie allumée au creux de sa main. Il leur dit simplement, chaleureusement, le très tendre poème de Charles Marty : A mon ostal de la colina. À ma maison sur la colline crée sur scène une atmosphère rare de liberté et de fraternité. S’effacent momentanément les cris et les blessures de l’insurrection. On se sent rechargé pour affronter à nouveau les luttes indispensables des inévitables révoltes. Bouleversant répit qui fait passer de l’ombre à la lumière.

Au sortir de cette soirée qui abolit les frontières entre les cultures, on se prend à espérer d’être capable de résister aux paroles saturées, aux paroles suturées, à tout ce qui enjoint. La poésie ne se limite pas à pouvoir dire. Elle est surtout pouvoir faire. Tous les poèmes libertaires entendus témoignent que plus il y a de poésie plus il y a de réalité à transformer. Que soient remerciés ici l’ensemble des participants à cet évènement rare. Et plus particulièrement Ilan Levy et l’équipe de l’espace Hillel, centre culturel juif de Lyon ainsi que celle de la Plateforme de la jeune création franco-allemande dirigée par Alice Hénaff, épaulée par ses collaborateurs Nina Göbeler, Lisa Rübel, Laurène Mathey et Ali Mustafa. En ces temps délétères de racisme arrogant, il leur fallait à tous un solide courage pour présenter sans tabous un tel projet. 

Michel Dieuaide


Passeurs d’Europe 2015

Mise en scène : Gaëlle Konaté

Avec : Jennifer Testard, Stéphan Lhuillier (comédiens)

Et les lecteurs de poèmes : Paul Berger, Fodé Camarra, Barbara Cardoso, Laia Castello, Anna Cosson, Koura Moudou Doumbouya, Eleni Drakopoulou, Motjaba Ebrahimi, Máte Ferentzi, Nermin Girisit, Edon Halilaj, Hannah Hoffmann, Dona et Egzona Isufi, Eva Jhonson, Iwona Jozwicki, Artem Kirzyuk, Yuliya Kostyleva, Yann Ledochowski, Milenka Lopez, Marcel Charles Maisonneuve, Diego Martos, Ruth Matthew, Takuro Miyahara, Ali Mustafa, Marc Nouaille, Natalia Panagiotou, Floria Ranaboldo, Benjamin Riley, Anne‑Charlotte Sadowski, Kasper Steveson, Alyssa Wilson, Keyan, Sophie et Xinyi Wu

Avec les musiciens : July Dupin (guitare), Jordan Garcia (guitare), Samuel Léger (flûtes à bec), Kati Mardones (trompette), Louise Mezza Pesa (piano), Claire Mouton (basson), Raphaël Rubin (violon), Artur Thelot (saxophone), et Li’ang Zhao (violon chinois), encadrés par Véronique Bolge pour le conservatoire de Lyon

Création lumière : Romuald Valentin

Régie : Franck Lebrun

Costumes : Marie Fouqueau

Habillage : Evren Güngör

Photo : © Jean-Marie Refflé

Coordination : Nina Göbeler et Ali Mustafa

Avec le soutien de : l’E.U.N.I.C. Lyon (European Union National Institutes for Culture) : Alliance française, British Council, Goethe Institut, Instituto Camõens, Instituto Cervantes, Istituto italiano di cultura, Institut de langue et de civilisation polonaises, Maison de l’Europe et des Européens, conservatoire de Lyon, université Lumière-Lyon II, l’association franco-hellénique Defkalion, l’association Amitiés France-Hongrie, The Culture Tree, l’espace Hillel, la Plateforme de la jeune création franco-allemande et le Théâtre des Asphodèles

Espace Hillel • 113, boulevard Vivier-Merle • 69003 Lyon

Réservations : 04 78 62 89 42 | 06 61 30 53 6

www.espace-hillel.com

www.plateforme-plattform.org

Les 11 et 12 mars 2015 à 20 heures

Durée : 1 h 10

Entrée libre