« Peau d’âne », d’Olivier Tchang‑Tchong, librement inspiré de Charles Perrault, Théâtre du Peuple à Bussang

« Peau d’âne » © David Siebert « Peau d’âne » © David Siebert

À Bussang, un « Peau d’âne »… de banane

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Magique, bucolique, utopique. Voici le triptyque du Théâtre du Peuple à Bussang, dans les Vosges. Il présente cette année deux créations estivales : une hilarante « opérette barge » bien nommée « le Gros, la Vache et le Mainate », qui vaut à elle seule une ruée vers l’Est ; et une interprétation de Perrault par Olivier Tchang‑Tchong. Le metteur en scène monte un glissant « Peau d’âne », qui sombre dans les travers du spectacle peau de banane : faussement provocateur et un brin prétentieux, façon méthode Bettelheim * appliquée.

Peau d’âne est un conte, soit. Mais pas franchement pour les enfants. La fable verse dans le sanglant, dans l’inceste et le viol. L’épouse d’un roi se mourant fait promettre à son aimé de n’épouser, à l’avenir, que plus belle qu’elle. Elle meurt enfin, lui alors se retire et abandonne sa fille. Néo‑Œdipe, il se retrouve, les années passant, pressé par la harangue populaire à se jurer d’épouser la première venue. Patatras !… gique, la passante est sa fille. Pseudo-Pénélope, elle exige pour dot, cherchant à reculer l’hymen, la confection de robes de ciel, de soleil, d’air… et d’or : elle réclame la peau de l’âne merveilleux qui fait la fortune du royaume en déféquant des lingots. Dans la nuit, devançant la noce, couverte de ses oripeaux sanglants, Peau d’âne s’enfuit. Elle franchit toutes les épreuves, autant de rites de passage, traverse les bois et dégringole jusqu’aux enfers. Elle renaît avec ce prince qui l’aime et lui glisse la bague qui sied à son doigt, de même que Cendrillon trouve, avec le prince et la pantoufle, chaussure à son pied.

C’est entendu, Freud et consorts en font leurs choux gras : métaphore de la sortie de l’adolescence par le rite, tabou de l’inceste, sublimation du complexe d’Œdipe par le dépassement du voyeurisme et de l’analité égoïste dans un amour mutuel… Mais Olivier Tchang‑Tchong n’y va pas avec le dos de la cuillère psychanalytique. Il surligne tout à la mine de plomb. Lourdement, donc. Sans nuances, le spectacle bavard et trop braillard – la réécriture n’est pas des plus élégantes et les comédiens s’égosillent – déroule toute la fable avec la même intensité. L’absence de hiérarchie brouille le propos. Tout surligné, le texte devient illisible.

De même, la scénographie n’est pas plus habile. Souvent démonstrative, à effets, elle est à l’image de la mise en scène : outrancière, faussement provocatrice. Car, hormis les enfants, personne ne s’offusque de voir un homme à moitié nu se baisser pour montrer son cul, en string, d’assister à la découpe sur scène de gros morceaux de barbaque ou de devoir supporter les effusions d’un chanteur de hard metal. Pourquoi creuser un trou fumant et rougeoyant, dégorgeant force fumigène et cris perçants pour signifier : « Attention, enfer ! » ? Pourquoi faire saigner le vagin de la princesse, presque sans cesse ? Toutes ces facilités ne vont pas dans le sens du « populaire ». Elle ne le blesse ni ne le heurte non plus. Bref, tant d’effets sont sans effets.

Pourtant, ce Peau d’âne recèle de beaux moments. Le décor, de grands arbres de tissus torsadés plantés entre des murs de miroirs, devenant, en s’élevant, des racines ou des tentacules menaçant de tomber, illustrant joliment le poids du passé. Le jeu de lumière, laissant le jour percer par les ouvertures ménagées dans l’arche de bois et d’écorce du Théâtre du Peuple, baigne l’ensemble de la salle comme de la scène dans un ton bleu et froid du plus bel effet. Des liturgies latines, chantées par une voix frêle, procurent un sentiment d’étrangeté proprement merveilleux. Et il demeure, quoi qu’il en soit, la magie de Bussang : un mélange réjouissant de comédiens professionnels et d’amateurs éclairés, donnant foi dans le théâtre et dans ses plus belles conséquences ; l’ouverture des portes en fond de scène, qui instille le même frisson chaque fois, ici habillement exploité. Peau d’âne cheminant sur le sentier sans même se retourner polarise tous les regards. On l’imagine définitivement perdue dans la forêt vosgienne… Qu’elle se méfie, elle pourrait bien y retrouver un gros, un bovidé et un drôle d’oiseau, échappés de l’Opérette barge, qui se donne le soir. 

Cédric Enjalbert

* Bruno Bettelheim, auteur de la Psychanalyse des contes de fées.


Peau d’âne, d’Olivier Tchang‑Tchong, librement inspiré de Charles Perrault

Création 2010

Mise en scène : Olivier Tchang‑Tchong

Assistante : Floriane Soyer

Avec : Gérard Albouze, Nelly Angot, Juliette Baron, Sophie Buis, Christophe Dagonnet, Camille Ferrand, Philippe Le Gall, Christiane Lallemand, Manuel Lambinet, Jean Martin, Fabien Orcier, Astrid Rothenflug, Marie‑France Thomas, Sylvain Urbain

Scénographie : Raymond Sarti

Costumes : Carole Gérard

Lumière : Michel Gueldry

Photos : © David Siebert

Théâtre du Peuple – Maurice‑Pottecher • 88540 Bussang

Réservations : 03 29 61 50 48

reservation@theatredupeuple.com

Les 14, 16, 17, 18, 25, 31 juillet 2010 et 1er, 5, 6, 7, 8, 11, 12, 13, 14, 15, 18, 19, 20, 21, 22, 25, 26, 27, 28 août 2010 à 15 heures

Durée : 2 h 30, avec entracte

32 € | 29 €| 26 € (pour les deux spectacles)