« Peter Pan [ou l’Enfant qui ne voulait pas grandir] », de James Matthew Barrie, Théâtre de la Ville à Paris

Peter Pan de Robert Wilson © D.R. Peter Pan de Robert Wilson © D.R.

« L’enfance retrouvée à volonté »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Au Théâtre de la Ville, Robert Wilson retrouve la troupe du Berliner Ensemble et s’associe avec le duo Coco-Rosie pour présenter sa vision colorée et onirique du mythique « Peter Pan ». Une pièce de théâtre musical qui méduse plus que toute la magie de Noël…

Depuis sa création par James Barrie dans un roman paru en 1902 (le Petit Oiseau blanc), l’histoire de Peter Pan ne cesse d’être réécrite. À commencer par l’auteur écossais lui-même qui en fit un spectacle musical et un conte de fées. Par la suite, les abondantes illustrations, traductions et réécritures de cette histoire ont forgé un véritable mythe moderne qui ne pouvait qu’inspirer à son tour Robert Wilson.

Sa version de l’enfant « qui ne voulait pas grandir » se situe à mille lieues de celle, édulcorée, de Disney. En effet, il a choisi la traduction sombre de l’écrivain Erich Kästner (une pièce publiée dans les Œuvres choisies pour adultes en 1951 et créée à Munich). L’artiste américain s’est aussi adjoint la complicité créatrice du groupe psyché-folk Coco-Rosie : les deux talentueuses musiciennes américaines Bianca et Sierra Casady ont écrit les chansons pour la troupe du Berliner Ensemble, laquelle est accompagnée d’un orchestre de six musiciens. Cette (pure) alliance produit donc un conte musical puissamment magique et inédit, à la fois trouble, inquiétant et jouissif.

Comme toujours chez Wilson, la structure de la pièce est remarquable : une « chanson de mort » ponctue les moments clés du spectacle et donnent le ton. Dans le prologue musical, la fée Clochette (interprétée par Sierra Casady) évoque le « sifflet froid » d’un ange noir passé par la fenêtre, à l’aube, qui « pénètre dans la poitrine comme une flèche ». Pan troue alors la fenêtre de la chambre des Darling avec un rire sardonique. Il cherche son ombre, puis emmène les enfants dans un voyage mortel. Au milieu de la pièce, à la fin du troisième tableau (dans la lagune des sirènes du Pays imaginaire), Pan, sauvé de la noyade et lové dans un nid, se demande dans un solo si « mourir serait la plus grande aventure ». Enfin, la pièce se clôt après le sixième tableau (les enfants sont rentrés à la maison) sur la reprise de la chanson de Pan : il rappelle à Wendy la nécessité pour les enfants d’être délivrés par l’ange de la mort ; tous les personnages, morts et vivants, entrent alors dans la chambre en entonnant que « mourir serait une sacrée belle aventure ! ».

Désir morbide ou rêve qui sauve de la mort ?

La mort est donc à l’œuvre, dans la version de Wilson. Tout converge vers elle : les textes poétiques de Coco-Rosie, le jeu joyeusement diabolique de Pan, les lumières, costumes et maquillages qui font s’opposer le noir et le blanc, les tableaux choisis pour condenser les épisodes sur Neverland, le « pays du jamais jamais » (une lagune envoûtante et anxiogène ou un bateau pirate qui semble sorti des Enfers). Le voyage des enfants s’apparente à une errance dantesque. Quant à Pan, comme Antigone, il préfère mourir que grandir : son duel avec Crochet, l’Homme noir (adulte) rappelle l’affrontement avec Créon.

Le véritable tour de force de Wilson, dans la pièce, est d’avoir su mettre en évidence ce désir de mort, tout en distillant une féerie sidérante. Car le voyage nocturne dans la mort est aussi un rêve, comme l’est la nuit ensorcelante du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. D’ailleurs, Pan (qui emprunte son nom à une divinité bucolique) ressemble au lutin Puck. La magie existe grâce à la musique divinement hypnotique, onirique et étrange de Coco-Rosie, servie dans la fosse par des musiciens brillants.

L’enchantement est aussi créé par les visions colorées qui se succèdent sur scène. Aux costumes et maquillages blancs des enfants « victoriens » (et Wendy rappelle Pierrot) répond le vert de la magie de Neverland. Les enfants perdus, Clochette et Peter sont tous vêtus de vert (couleur symbolisant le pouvoir magique du dragon dans Excalibur de John Boorman) : la fée arbore un tutu, une perruque années trente, et elle est grimée comme un travesti, tandis que Pan, en cuir vert et cheveux carotte, ressemble à l’une des persona de David Bowie. Aux couleurs de l’enfance s’oppose le noir du monde adulte : celui du ténébreux pirate et ceux des parents Darling. Quant aux jeux des lumières et des couleurs qui, mariées aux sons, caractérisent tous les spectacles de Wilson, ils transforment ici la scène en boîte musicale ou en lampe animée merveilleuse.

Un système d’échos et de motifs signifiants

Le spectacle recèle de multiples trouvailles qui renouvellent la lecture du Peter Pan de Barrie. En effet, plusieurs motifs signifiants se dessinent sur le plateau, grâce à la fusion des signes (lumières, scénographie, jeu millimétré des comédiens, sons et mots). Ainsi, le mât du bateau de pirate qui bouge comme un balancier, le « tic-tac » du Crocodile, ou la mère Darling expliquant que l’enfance passera, évoquent-ils le Temps. Les petits bateaux sur le papier peint de la chambre des enfants et le bateau de pirate de Crochet métaphorisent l’aventure, le voyage de la vie. L’image du vol (présente dans une chanson, dans les ailes de l’ange Pan ou un nid, dans les figures de « Wendy l’oiseau » ou de la fée Clochette) suggère l’imaginaire. Les systèmes d’écho entre les hommes et les animaux (à travers la chienne « nourrice » Nana, les Indiens, la tigresse Lily, le père Darling devenu lui-même un chien) traduisent la vacuité de l’Homme adulte qui ne rêve plus, et questionnent le rôle des parents. Notons que les artistes, parfaits, prennent tous un plaisir fou à jouer – toujours entre émotion et distanciation ludique.

Ce Peter Pan est donc un véritable éblouissement, qui dure longtemps après le spectacle. La profondeur de ce conte cruel, touchant aux racines de l’inconscient, parvient à ranimer la magie perdue. Dans le texte de Barrie, Pan demandait à tous les enfants du monde de faire revivre la fée Clochette (empoisonnée) en tapant des mains : Wilson n’a pas à solliciter les spectateurs, réjouis et troublés, qui applaudissent à tout rompre. « Elle est retrouvée. Quoi ? » L’enfance, « à volonté » *. 

Lorène de Bonnay

* Citation de Rimbaud et de Baudelaire.


Peter Pan (ou l’Enfant qui ne voulait pas grandir), de James Matthew Barrie

http://robertwilson.com/

Mise en scène, scénographie, conception lumières : Robert Wilson

Avec : Antonia Bill, Ulrich Brandhoff, Claudia Burckhardt, Sierra Casady, Anke Engelsmann, Winfried Goos, Anna Graenzer, Johanna Griebel, Traute Hoess, Boris Jacoby, Andy Klinger, Stefan Kurt, Stephan Schäfer, Marko Schmidt, Martin Schneider, Sabin Tambrea, Jörg Thieme, Felix Tittel, Georgios Tsivanoglou, Axel Werner ; les enfants Lisa Genze, Lana Marti, Mia Walz

« The Dark Angels » : Florian Bergmann (bois), Hans‑Jörn Brandenburg (instruments à clavier), Christian Carvacho (percussions, charanga), Dieter Fischer (trombone, banjo), Jihye Han (alto), Andreas Henze (basse), Stefan Rager (batterie), Ernesto Villalobos (flûtes), Joe Bauer (bruitage)

Musique, texte des chansons : Coco-Rosie

Costumes : Jacques Reynaud

Dramaturgie : Jutta Ferbers, Dietmar Böck

Collaboration à la mise en scène : Ann‑Christin Rommen

Collaboration décors : Serge von Arx

Collaboration costumes : Yashi Tabassomi

Direction musicale : Hans‑Jörn Brandenburg, Stefan Rager

Arrangements musicaux : Doug Wieselman

Lumière : Ulrich Eh

Photos : © D.R.

Traduction allemande : Eric Kästner

En anglais et en allemand surtitré en français

Production : Berliner Ensemble

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com

Du 12 au 20 décembre 2013 à 20 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30

35 € | 26 € | 20 €