« Please, Continue (Hamlet) », de Yan Duyvendak et Roger Bernat, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Please, Continue (Hamlet) » © Jacques Couzinet

Le grand théâtre
du monde

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Performance conçue par deux habitués de dispositifs visant à faire éclater le quatrième mur, « Please, Continue (Hamlet) » interroge les certitudes que peuvent avoir les citoyens que nous sommes sur la justice en les projetant au cœur de l’agora.

Quelques mots sur le titre de cette performance signée par Yan Duyvendak, performeur maintes fois récompensé par les prix les plus prestigieux, et Roger Bernat, dramaturge dont les spectacles ont été également salués de nombreux prix. Fort impressionnés par la lecture des procès-verbaux de Guantánamo et la parodie de justice dont ils témoignaient, ils ont repris les multiples « Please, continue » émaillant le discours de juges pressés d’en finir pour ce procès-spectacle. Quant à la référence à la tragédie shakespearienne, elle a une double raison : d’une part, il fallait travestir les noms des personnes impliquées dans un fait-divers qui a vraiment eu lieu avec de vraies gens à Marseille un 6 juillet ; d’autre part, Hamlet, comme l’accusé réel, a tué le père de sa petite amie, et le personnage utilise beaucoup le théâtre pour se justifier. Les deux plaident non coupables… À part ça, peu de ressemblances : alors que le héros shakespearien est prince du Danemark, l’inculpé dont le procès va se dérouler sous nos yeux est un jeune gars des quartiers nord de Marseille avec comme excuse principale qu’il était « bourré » (mais vraiment trop)… « Gertrude » est citée comme témoin de la défense, « Ophélie » de la partie civile.

Le plateau du T.N.P. est donc transformé en prétoire, avec un huissier qui ne rigole pas quand il annonce « la Cour » ou quand il est amené à sévir contre le malheureux qui a oublié d’éteindre son téléphone portable. Seuls Hamlet, Gertrude et Ophélie sont interprétés par des acteurs, reconnaissables à leurs tee-shirts jaune vif marqués de leur nom. Mais ce sont de vrais avocats, président de la cour – en toge –, et même expert psychiatre qui jouent leur propre rôle après avoir pris connaissance en coulisses du dossier d’instruction comprenant tous les détails d’une affaire qui a donné lieu à un procès tout ce qu’il y a de plus réel avec peine à la clé. Ils changent tous les soirs, n’ayant pas vraiment le temps de s’imprégner du dossier. Les jurés seront tirés au sort dans le public et délibéreront à huis clos.

Une justice peu spectaculaire, un jury pas si populaire

Rappel du fait-divers : un jeune homme est accusé d’avoir lardé le père de sa petite amie à l’arme blanche. Le prévenu reconnaît les faits, mais plaide la non-responsabilité : ivre au moment du meurtre, il a donné des coups de couteau dans le rideau derrière lequel se trouvait Polonius… qu’il a pris pour un rat ! Il précise qu’il est en permanence armé de ce cran d’arrêt, qu’il porte dans sa poche. Gertrude le défend, comme elle peut, c’est-à-dire de façon fort peu cohérente et assez vindicative. Manifestement, ces deux-là ignorent à qui ils ont à faire, méconnaissent les codes sociaux en vigueur et, en quelque sorte, se tirent une balle dans le pied en indisposant le tribunal. Pendant ce temps, Ophélie gigote, s’impatiente, intervient de manière péremptoire, s’attirant les rappels à l’ordre du président.

À Lyon, ce soir-là, comme dans plus de la moitié des audiences-représentations écoulées, Hamlet sera acquitté. Détail nous est d’ailleurs donné des différents verdicts passés, au moment de la suspension d’audience, lorsque les jurés se retirent pour délibérer. Cette information est nécessaire pour atteindre le but recherché par les deux auteurs : nous faire prendre conscience du caractère aléatoire, fragile, contestable, de cette justice rendue en notre nom. Car, dans la réalité, alias Hamlet a écopé de prison ferme sans sursis.

Ce décalage donne à penser sur la composition d’un jury populaire : manifestement, celui qui est tiré au sort parmi les spectateurs de théâtre est plus enclin à l’indulgence, à la prise en compte de circonstances atténuantes d’ordre social, qu’un jury ordinaire.

Le paradoxe du comédien

Une autre leçon est que, au spectacle, les acteurs sont de bien meilleurs professionnels que les professionnels ! Ils semblent complètement authentiques, « dans leur jus », et finalement presque sympathiques, alors que nous sommes un peu déçus par les représentants de la justice qui font moins d’effets de manche que dans les séries télévisées, voire hésitent, oublient certains éléments du dossier (qui circule dans les rangs du public). En bref, ils font un peu pâle figure bien qu’ils s’efforcent de rendre honnêtement la justice. Thierry Reynaut, en revanche, dans le rôle de Hamlet, est absolument convaincant, « naturel » en jeune homme fruste, dépassé par ce qui lui arrive, insolent au moment où il ne faut pas, indifférent quand il devrait écouter. À l’instant où le président lui donne la parole, il s’avance timide et inaudible (d’autant plus qu’il tourne le dos à la salle), bafouillant, puis sa gouaille reprend le dessus et il s’embourbe lui-même sans s’en apercevoir. Véronique Alain, en Gertrude forte en gueule, a ce qu’il faut de vulgarité pour agacer le jury et faire rire le public.

En conclusion, cette performance est autant intéressante par ce qu’elle nous apprend sur le théâtre, sur nos attentes et nos représentations de spectateurs, que par ce qu’elle nous dit sur la justice. Peut-être devrait-on venir tous les soirs pour voir ce procès évoluer en fonction de la personnalité et surtout de l’éloquence des magistrats ! 

Trina Mounier


Please, Continue (Hamlet), de Yan Duyvendak et Roger Bernat

Please, Continue, performance créée fin 2011, tourne actuellement en cinq langues – français, néerlandais, allemand, italien et polonais. D’autres adaptations peuvent suivre. Cette performance est une création de la Cie Yan-Duyvendak, basée à Genève

Conception de Yan Duyvendak et Roger Bernat

Avec : Véronique Alain, Alice Lestrat, Thierry Reynaud les 19 et 20 novembre 2014 ainsi que du 25 au 27 novembre et Monica Budde, Claire Delaporte, Manuel Vallade les 21 et 22 et du 28 au 30 novembre 2014 et la participation d’un président d’assises, d’un avocat général, d’un avocat de la défense et d’un avocat pour la partie civile, d’un expert psychiatre et d’un huissier-audiencier tous différents chaque soir

Avec le concours du barreau de Lyon et de la magistrature lyonnaise

Collaboration à la mise en espace : Sylvie Kleiber

Régie générale : Gaël Grivet

Management et diffusion : Nataly Sugnaux Hernandez

Communication : Ana-Belen Torreblanca

Photos du spectacle : © Jacques Couzinet

Production : Samuel Antoine

Administration : Séverine Pisani

Production : Dreams Come True, Genève

Coproduction : Le Phénix, scène nationale Valenciennes ; Huis a/d Werf, Utrecht ; Théâtre du Grü, Genève

T.N.P. • place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 03 30 00

www.tnp-villeurbanne.org

Du 18 au 30 novembre 2014

Durée : environ 3 heures, avec entracte