Portrait de Joris Mathieu, directeur du Théâtre Les Ateliers à Lyon

Cosmos © Nicolas Boudier Cosmos © Nicolas Boudier

Une montagne dans la ville

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

S’entretenir avec Joris Mathieu, metteur en scène et nouveau directeur du Théâtre Les Ateliers à Lyon, est chose facile. Le jeune homme de trente‑sept ans au déjà un long parcours avec ses camarades de la compagnie Haut et court (Marion Talotti, Philippe Chareyron, Vincent Hermano et Nicolas Boudier) savoure sobrement le plaisir d’avoir obtenu un plateau pour ses projets.

Joris Mathieu s’exprime d’un voix douce, accompagnée d’un vocabulaire précis pour dire comment s’est installée très tôt dans son existence sa passion pour l’art. Fils d’une mère d’origine polonaise, institutrice et passionnée de lecture et d’un père instituteur devenu un plasticien reconnu, ses premières émotions artistiques sont nées dès l’enfance dans le salon-atelier familial. Les livres maternels, les recherches plastiques paternelles lui ont donné le goût de la littérature et celui de la fréquentation des expositions. Il évoque des souvenirs fondateurs de la vie d’artiste qui est devenue la sienne. À l’âge de six ans, une image forte s’imprime, celle de son père jouant le rôle d’un soldat pendu dans un spectacle de Bruno Boëglin à L’Eldorado. En 2013, Joris Mathieu met en scène Cosmos d’après le roman de Witold Gombrowicz. Une image récurrente hante le spectacle, celle d’un moineau pendu ! À dix ans, l’Oiseau vert monté par Beno Besson le marque profondément. La machinerie, les masques, les images scéniques l’ouvrent aux sortilèges de l’onirisme.

Les années d’apprentissage

Puis vient le temps de l’adolescence où s’affirme et s’affine son amour pour les écrits romanesques. Une brève expérience cinématographique ainsi que la rencontre avec le travail de Laurent Grévill, flamboyant comédien, compagnon de route de Patrice Chéreau, Luc Bondy, Jean‑Louis Martinelli, ancrent plus encore son désir d’être artiste. Joris Mathieu envisage de devenir comédien et présente sans succès le concours de l’école d’art dramatique de la Comédie de Saint-Étienne. Cet échec n’est pas vécu comme tel, mais lui permet de prendre conscience que sa place est ailleurs dans le processus de création.

C’est à l’université, à Lyon, qu’il poursuit sa formation en s’inscrivant naturellement en arts du spectacle. Il y obtient une maîtrise et fait sur le campus des rencontres décisives. D’abord avec ceux qui deviendront le noyau solide de la compagnie Haut et court. Ensuite avec l’irremplaçable Laurent Darcueil, directeur du Théâtre de la Renaissance à Oullins et avec le collectif Lhoré Dana du metteur en scène Olivier Maurin. C’est de ces échanges que Joris Mathieu tire son envie de constituer une troupe, associée à la volonté de « traduire la littérature en relief » et de faire éclore un langage singulier. D’autres influences tutélaires l’encouragent dans cette voie : Claude Régy, Christoph Marthaler, Simon Mac Burney, Romeo Castellucci. La bande à Joris Mathieu sent que le moment est venu de ne plus attendre de s’engager sur les chemins de l’aventure théâtrale, mais elle décide paradoxalement et intelligemment de prendre son temps. Elle profite de l’accompagnement de nouveaux passeurs : le Théâtre des Jeunes-Années qui coproduit le Palais des claques de Pascal Bruckner, Le Polaris de Corbas qui l’accueille en résidence, le Théâtre de Vénissieux qui l’adopte comme artiste associée avec notamment la création Des anges mineurs d’après le roman d’Antoine Volodine.

Lentement mais sûrement

Aujourd’hui, Joris Mathieu bâtit ses choix pour le développement d’un théâtre situé au croisement de la littérature non dramatique, des nouvelles technologies et des sciences humaines. Il fréquente à la fois les auteurs de science-fiction et d’anticipation et les laboratoires où s’inventent les langages innovants à la jonction de l’histoire de la machinerie théâtrale et des origines du cinéma. En même temps qu’il lit Gombrowicz ou Houellebecq et visionne les films d’Arakami, il fait de la scénographie la priorité de ses créations. L’obsession de l’écran – étymologiquement ce qui fait obstacle – oriente ses options dramaturgiques vers la recherche d’une correspondance entre la magie du rêve et l’édification d’un univers poético-politique issu d’un rapport aux utopies déçues.

Interroger nos zones intimes, savoir affronter nos peurs, stimuler le plaisir, la beauté et le rêve éveillé, replacer une croyance dans l’acte théâtral, autant de perspectives qui stimulent la création artistique. Joris Mathieu a en ligne de mire la possibilité de réunir autour d’un esprit de résistance de nouvelles générations de spectateurs, enfants compris. À la manière de Gombrowicz encore, comme s’il avait lui aussi les yeux tournés vers les sommets polonais des Tatras, il voit son nouveau théâtre semblable à une montagne déplacée dans la ville. Et il se voit lui, tel un artiste capable de gravir au sommet pour s’asseoir, contempler et ne pas rester inactif. 

Michel Dieuaide


Photo de « Cosmos » : © Nicolas Boudier