Portrait de Mathurin Bolze, directeur du collectif artistique Les mains, les pieds et la tête aussi

Mathurin Bolze © Christophe Raynaud de Lage

Vertiges du corps

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Les mains, les pieds et la tête aussi, telle est la signification du sigle M.P.T.A. que Mathurin Bolze et ses compagnons ont choisi en 2001 pour donner un nom à leur aventure circassienne. Sigle malin pour rappeler, quand c’est encore nécessaire, que les artistes choisissant de s’exprimer à travers les arts du cirque ne se limitent pas à la réalisation de performances athlétiques, mais sont porteurs d’une pensée, d’un engagement, qui nourrissent leurs créations.

Ce qui retient d’abord l’attention chez Mathurin Bolze c’est son absence de vanité bien qu’il soit devenu aujourd’hui l’un des professionnels les plus reconnus dans son domaine. Sa gratitude pour tous ceux et toutes celles qui lui ont permis de construire son identité artistique irrigue chacun de ses propos. Enfant, il découvre le goût d’être en scène auprès de Bruno Boëglin qui a besoin de jeunes figurants. Puis, aux côtés de Jean‑Paul Delore et de Sophie Barboyon, de représentations en cours de théâtre il enrichit son plaisir de jouer. Il s’émeut encore d’un instant intense où, passant pour les nécessités d’un spectacle de la régie des lumières à un parcours dans les escaliers du théâtre jusqu’au plateau, les odeurs du lieu lui reviennent en mémoire.

Enfant toujours, faisant preuve de remarquables dispositions pour la gymnastique, il intègre des études aménagées comprenant seize heures hebdomadaires d’entraînement aux agrès. Mais, au moment de l’adolescence, il rompt avec l’esprit de compétition qu’on cherche à lui inculquer. Les vertiges du corps ne lui suffisent pas. Sa passion pour le plateau, son envie d’un rapport au public, éveillent une vocation pour le cirque. Il se souvient du jour où jeune spectateur, appelé par un dresseur de chevaux, il fit un tour de piste en selle. Plus tard, le Cirque Aligre l’enthousiasme depuis les gradins du chapiteau.

Conjuguer enthousiasme et rigueur

Au fil de ces premières fois captivantes, encouragées par un milieu familial cultivé et ouvert mais assorties d’un « Passe ton bac d’abord ! », Mathurin Bolze sent la nécessité de donner du temps au temps. Patience semble être toujours intelligemment sa devise. Vont suivre des expériences en tant que stagiaire au Cirque Archaos, histoire de vivifier son rapport à la mythologie du cirque. Puis il intégrera pendant quatre ans et demi l’École nationale des arts circassiens de Châlons-en-Champagne. Et là, ses maîtres, qu’il évoque avec tendresse, sont : Arnaud Thomas pour le trampoline, Catherine Germain et François Cervantes pour le clown, François Verret pour la danse. Avec Thomas, il apprend à conjuguer enthousiasme et rigueur ; avec Germain et Cervantès, il s’imprègne de l’exigence de la présence ; avec Verret, il découvre la nécessité intime du mouvement. De ces années de formation et d’expériences scéniques, il tire les convictions qui font naître les objectifs de son collectif M.P.T.A. Faire compagnie, désir d’autonomie, multiplicité des activités et invention d’un lieu de ressources.et d’entraînement.

L’actualité artistique de Mathurin Bolze se décline en ce moment aux Nuits de Fourvière en partenariat avec le festival Utopistes réalisé par la Cie M.P.T.A. et les Célestins Théâtre de Lyon. Il y présente Fenêtres et Barons perchés, deux œuvres de sa conception, emblématiques de ses recherches inlassables sur la morale de la gravité. Entendez gravité au double sens du terme. Physiquement, échapper à l’attraction terrestre ; moralement, faire l’éloge d’une pratique minoritaire. Concrètement, vivre dans des mètres cubes plutôt que dans des mètres carrés, jouir de l’apesanteur, interpréter des personnages méprisés (Bachir, l’Arabe), exalter l’impossible définition du cirque. Mathurin Bolze aime l’intranquillité de son art, ses hasards heureux, ses dédoublements furtifs et fraternels, ses temps suspendus. De manière sensible, son travail artistique poétique et engagé nous rappelle qu’il est indispensable au-delà des prouesses acrobatiques de se souvenir que même s’il n’est pas un muscle, s’employer à muscler son cerveau n’est pas inutile. 

Michel Dieuaide

Lire aussi « Fenêtres », de Mathurin Bolze, festival [Des]Illusions, le Monfort à Paris.

Lire aussi « Ali » et « Nous sommes pareils à… », d’Artemis Stavridi, Mathurin Bolze, Hedi Thabet, les Célestins à Lyon.

Lire aussi « Du goudron et des plumes », de Mathurin Bolze, Théâtre de Sartrouville.

Lire aussi « À bas bruit », de Mathurin Bolze, les Célestins à Lyon.


http://www.festival-utopistes.fr/