« Pour un oui ou pour un non », de Nathalie Sarraute, espace Roseau à Avignon

Pour un oui ou pour un non © Plakka Théâtre

La « souricière » des mots

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Jean‑Marie Russo présente une mise en scène juste et éclairée de la dernière pièce de Nathalie Sarraute, « Pour un oui ou pour un non ». À voir dans le très bel et très champêtre espace Roseau.

« C’est au déroulement […] de ces drames microscopiques, insoupçonnés, qui à chaque instant se jouent en nous, que je m’attache », écrit Sarraute. Sa pièce Pour un oui ou pour un non, créée pour la radio en 1981, parue l’année suivante et jouée en 1986, est presque l’illustration de cette réflexion de l’auteur (affilié au Nouveau Roman) sur son écriture. En effet, il s’agit d’un dialogue de plus en plus tendu entre deux amis de longue date (nommés H1 et H2 dans la liste des personnages), qui dévoile les « mouvements intérieurs » suscités par la parole et la présence de l’Autre – ce que Sarraute a appelé des « tropismes ». La pièce débute par un interrogatoire de H1, venu demander à celui qu’il nomme « son frère » d’expliquer les raisons de son éloignement. H2 répugne à en parler, à parler, car il se méfie des mots qui peuvent entraîner trop loin et sont déconnectés de la chose ressentie. Puis, sous la pression de son interlocuteur, il cède : ce qu’il disait n’être « rien » devient crucial. Il évoque notamment une expression « condescendante » prononcée par H1 à son encontre il y a quelque temps et qui l’avait blessé. Une expression dont l’accent sur un mot, le suspens entre ce mot et le suivant, l’ont conduit à penser que H1 le méprisait. La rupture amorcée entre les deux amis a donc pour origine un implicite, un sous-texte mêlant des sensations confuses et des mots plus ou moins conscients. Tout l’enjeu de la pièce sans véritable intrigue ni personnages est là.

La mise en scène de Jean‑Marie Russo (qui interprète H1) insiste précisément sur le déploiement de ces petits drames qui s’imbriquent et concernent des êtres qui s’apparentent plus à des lignes de force, des positionnements face à l’existence, qu’à des personnages. Déjà la scénographie abstraite, composée de cubes géométriques blancs, noirs et rouges, figure l’espace de jeu dans lequel s’agitent ces flux contradictoires. Les cubes qui s’assemblent tels des Lego suggèrent l’emboîtement, l’enchevêtrement, voire l’interchangeabilité des deux « camps » qui s’affrontent. H1 et H2 sont d’ailleurs vêtus de la même façon, en pantalon et sweat noirs, pour accentuer leur gémellité. Un autre trouvaille – le prologue musical – révèle la pertinence de la lecture proposée de la pièce : H1 entre en scène, écoute le son d’un trombone (joué par H2, dissimulé) et joue des percussions sur un cube en suivant parfaitement le rythme. Au bout d’un moment, les deux sons ne s’accordent plus. Cette dissonance annonce le désaccord de plus en plus prononcé des deux voix de H1 et H2 et la fin de leur amitié. Enfin, le metteur en scène a choisi de faire disparaître deux personnages : les « voisins » qui doivent juger si la volonté de H2 de rompre avec H1 est recevable sont remplacés par le public. Cette proposition a le mérite d’évacuer d’emblée ceux qui symbolisent un espoir de conciliation entre les amis, de se resserrer sur la lutte fratricide que se livrent ces derniers et d’introduire les spectateurs (devenus juges et citoyens) dans ce jeu comique et grinçant.

Les deux comédiens qui interprètent H1 et H2 incarnent avec sincérité et justesse ces deux tendances opposées et complémentaires chez l’homme et dans le langage. H1 (joué avec beaucoup de naturel par Jean‑Marie Russo) mène une vie stable, se targue d’un bonheur familial, a besoin de nommer et classer les choses. H2 (campé par le sensible artiste irlandais Paddy Sherlock) a une vision plus poétique de l’existence, rêve d’un « bonheur sans nom », plus « grand », « non classé », se fie davantage à ses sensations. Pourtant, lui aussi cite des lieux communs (il fait référence à un vers de Verlaine qui agace H1) et peut faire preuve de condescendance. L’un est plutôt du coté du « oui », face à la vie, et l’autre du côté du « non ». La joute verbale de ces comédiens qui explorent les silences, les non-dits, les sous-entendus, les intonations, les intentions supposées des mots de l’Autre, se révèle passionnante. On suit avec attention chaque mouvement (au sens presque musical) de ce drame des maux et des mots : l’histoire d’amitié (ou d’amour, ou de famille) se tend, se retourne et aboutit à une rupture ; le conflit, propre au langage, entre la « souricière » des mots et les sensations qui en sont à l’origine, est incarné. Le spectateur est donc joliment pris au piège. 

Lorène de Bonnay


Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute

Cie Plakka Théâtre • 49, avenue du Général-de‑Gaulle • 92360 Meudon‑la‑Forêt

06 62 32 96 15

Site : http://plakkatheatre.free.fr

Mise en scène : Jean‑Marie Russo

Scénographie : Catherine Nadal

Création lumière : Alexandre Boghossian

Photo : © Plakka Théâtre

Espace Roseau • 8, rue Pétramale • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 25 96 05

Du 8 juillet au 31 juillet 2013 à 16 h 30

Durée : 1 h 10

De 8 € à 16 €