« Product », de Mark Ravenhill, Théâtre de Poche à Bruxelles

« Product » © Stéphanie Jassogne « Product » © Stéphanie Jassogne

Al‑Qaïda à Hollywood

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

« Product », c’est le délire d’un réalisateur face à une star à qui il propose un scénario aussi énorme qu’improbable. Une farce noire sur le 11‑Septembre, mise en scène et jouée par Olivier Coyette avec un enthousiasme et un premier degré feints, en accord total avec le propos de la pièce. Face à lui, une rousse glaciale et mutique à l’allure de femme fatale : la célébrité qu’il désire engager pour le rôle phare de son film. Tout au long de la pièce, on rit beaucoup. Mais d’autres choses se mettent aussi en place, insidieuses, effleurant le sordide, et propices à débat.

Cette rencontre amoureuse sur fond de choc des civilisations, d’islam et de terrorisme à Eurodisney réunit deux impressions antagonistes. D’une part, on ne croit pas une seule seconde à l’histoire et on a conscience d’assister à un immense gag, où une loupe grossissante irait explorer tous les procédés les plus bas des entreprises de divertissement. D’autre part, force est pourtant de constater que l’absurde est bien réel, et pas si théâtralisé que ça.

On retrouve en effet ce qui fait la trame de bon nombre d’œuvres cinématographiques contestables, et aussi ce qui est répété à longueur de flashs informatifs indigents : du racisme ordinaire à la stigmatisation symbolique d’une population. Et ces thématiques prennent ici une ampleur si absurde, si peu crédible, que c’est à se demander comment tout cela opère, quelle fibre émotive de bas étage se réveille en nous quand on cesse d’être intellectuellement vigilant.

Edwige Baily : une interprétation complexe et intense

Olivier Coyette explore jusqu’au pathétique ce personnage de producteur à l’exaltation trouble, et c’est aussi cruel que drôle. Si elle s’engage avec verve et extravagance dans son rôle, Edwige Baily offre quand à elle une prestation en négatif, tout en tension rentrée et en minimalisme. Otage d’un scénario qui n’en finit pas et qui évolue en menaces sous-jacentes, elle offre une interprétation complexe et intense, une présence digne d’un coup de force. Et c’est loin d’être évident quand la posture est silencieuse et statique. Ainsi, un regard, une expression de visage ou un léger basculement du corps suffisent à nous faire partager la sidération de cette femme, son ennui, voire sa peur.

L’histoire pourrait se résumer à cette mise en lumière de la société du divertissement dans ses pires travers s’il n’y avait l’écriture sulfureuse et iconoclaste de Mark Ravenhill, ses traits d’humour qui font écho aux amalgames faciles et aux rapports de force entre les êtres, à la violence insidieuse qui peut faire glisser le discours de la légèreté à la gêne.

Une société de l’émotion facile

Faisant partie de cette nouvelle génération d’écrivains anglais, il allie narration surréaliste, références aux éléments récurrents de la série B et critique sociale au vitriol. Ici, le politique est analysé uniquement par le prisme de la catastrophe et du terrorisme. La réflexion est paralysée par une prise en otage émotionnelle. Le scénario qui est lu sur scène devient paradigme d’une société de l’émotion facile et de l’exploitation commerciale des drames humains. Mais toujours d’une manière désopilante.

Les choix de mise en scène permettent de ne pas user les procédés dramaturgiques un peu formels de ce huis clos, évitant ainsi un écueil qui était risqué. Du coup, on a affaire à une pièce courte (plutôt la durée d’un feuilleton que d’un chef-d’œuvre du 7e art), au discours dense et au rythme enlevé. Un espace de psychose prototypique pour une pièce engagée et engageante… 

Aurore Krol


Product, de Mark Ravenhill

Traduction : Séverine Magois

Mise en scène : Olivier Coyette

Avec : Olivier Coyette et Edwige Baily

Collaboration artistique : Roland Mahauden

Scénographie : Olivier Wiame

Éclairages : Xavier Lauwers

Photo : © Stéphanie Jassogne

Avec l’aide du ministère de la Communauté française-Service théâtre, de la Première, la Deux, Télémoustique, la ville de Bruxelles, le Vendôme, Article 27, Demandez le programme, Kidonaki

Théâtre de Poche • bois de la Cambre • 1a, chemin du Gymnase • 1000 Bruxelles

Tél. +32 (0)2 649 17 27

www.poche.be

réservation@poche.be

Du 7 au 29 janvier 2011 à 20 h 30, relâche les dimanche et lundi

15 € | 12 € | 10 € | 7,5 €