« Que la noce commence ! », d’après « Au diable Staline, vive les mariés ! », de Horațiu Mălăele, les Célestins à Lyon

« Que la noce commence ! » © Brigitte Enguérand

Vive les gens de peu !

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Lors de la projection d’« Au diable Staline, vive les mariés ! », film du réalisateur roumain Horațiu Mălăele, Didier Bezace a eu un coup de cœur. Avec la complicité à l’adaptation de son ami Jean‑Louis Benoît, il signe la mise en scène de « Que la noce commence ! », un conte populaire haut en couleur et en engagement, une fable tragi-comique sur la vie quotidienne des oubliés de la démocratie. Superbe.

Dans un petit village de la Roumanie profonde des années cinquante, où le progrès de l’utopie communiste rayonne bien plus rarement que le soleil qui dore les champs de blé, une communauté rustre de paysans pauvres survit en travaillant peu, en buvant beaucoup, en faisant l’amour souvent et en rêvant sans cesse. Les villageois vivent quasiment en assemblée générale permanente, divisés par leurs querelles, imperméables au recrutement du Parti unique, obsédés par les gémissements amoureux d’un jeune couple qu’il faut marier à tout prix. Au moment où tous s’accordent enfin, futurs époux compris, sur la date du mariage, Staline meurt. Pas de chance ! Interdiction immédiate et pour sept jours de jouer de la musique, de faire la fête. Silence obligatoire et général. Mais, au village, certains décident de retourner la loi du silence contre l’oppresseur. Magistrale ruse des damnés de la terre prêts à risquer leur vie pour rester eux-mêmes.

La première qualité du travail théâtral de Didier Bezace est que, à la différence de bien des artistes contemporains qui s’autoproclament « créateurs », il se souvient en permanence d’où il vient. Ses pères et mères tutélaires restent aujourd’hui, comme à l’époque de la création de son Théâtre de l’Aquarium, Alfred Jarry, Bertolt Brecht, Dario Fo et Franca Rame. Il en découle, ajoutée à sa culture cinématographique, une grande richesse dramaturgique. Prenant appui sur une scénographie simple et efficace, et sur une troupe de comédiens fidèles et talentueux, le metteur en scène décline avec brio une œuvre passionnante, en rouge, couleur de la vie et de la révolte, et noir, couleur de l’oppression. Ses personnages attachants d’humanité, quoique limités dans leur vocabulaire, empoignent l’existence à corps et cœur ouverts.

Il y a d’abord le temps d’aimer : succession de scènes cocasses où les comédiens, coiffés et grimés comme dans le théâtre de farce, enchaînent de façon hilarante des séquences de disputes, de beuveries, de sexe et de poésie. Pratiquement toujours tous sur le plateau, les dix‑huit acteurs ne lâchent rien, atteignant des sommets d’interprétation, par exemple dans la scène où s’affrontent les pères des amoureux, traitée corporellement en référence aux jouets de bois animés qu’on trouve sur tous les marchés d’artisanat de Roumanie. Ou encore, la scène irrésistible de bêtise insondable où le représentant du Parti échoue à recruter de nouveaux adhérents, tandis que ses seuls trois militants, un nain porte-drapeau et deux adolescents allumés bafouillent le nom de « démocratie ». Et aussi la scène de projection cinématographique destinée à éduquer les masses qui s’achève lamentablement dans un charivari désopilant.

Résistance

Il y a ensuite le temps de mourir, suite de scènes paradoxales où la mort annoncée en pleine noce doit patienter face à l’ingénieuse résistance des villageois. Dans cette seconde partie, sans faire disparaître grivoiserie, truculence, satire et poésie, le metteur en scène et la troupe réussissent les épousailles délicates du théâtre et du cinéma. Sur un rythme plus lent, Didier Bezace trouve les équivalents théâtraux du plan large, du plan serré et du fondu enchaîné. Cette partie, la plus époustouflante, émeut jusqu’aux larmes. Censure des voix. Interdiction de la musique. « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse », disait Vigny… Réduite au mutisme par l’exercice répressif de l’État, la communauté paysanne passe outre et festoie par gestes et mimiques. Les assiettes vides sont goulûment savourées, les verres vides sont avalés cul sec, les discours et les chansons sont articulés… sans son ! Là encore, les comédiens sont remarquables. Complicité heureuse. Humour ravageur. Détournements poétiques. Dignité à toute épreuve.

Que la noce commence est un très grand spectacle à ne pas manquer. Souhaitons-lui longue vie au-delà du terme du mandat de Didier Bezace à la direction du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Faisons l’impasse sur les critiques concernant l’irruption prétendument intempestive d’un char qui écrase la révolte silencieuse des paysans : parions qu’à Berlin, Budapest ou Prague, le regard des spectateurs serait à coup sûr totalement différent. Empruntons en guise de conclusion à Jean‑Paul Sartre les mots qui justifient la nécessité d’aller applaudir ce magnifique travail collectif : « Quelqu’un à qui on demandait ce qu’il avait fait sous la Terreur répondit : “J’ai vécu.” ». 

Michel Dieuaide


Que la noce commence !, d’après le film Au diable Staline, vive les mariés !, de Horațiu Mălăele

Scénario : Horațiu Mălăele et Adrian Lustig

Adaptation et mise en scène : Didier Bezace

Avec : Alexandre Aubry, Jean-Claude Bolle-Reddat, Julien Bouanich, Nicolas Cambon, Arno Chevrier, Sylvie Debrun, Daniel Delabesse, Guillaume Fafiotte, Thierry Gibault, Marcel Goguey, Gabriel Levasseur, Corinne Martin, Paul Minthe, Julien Oliveri, Karen Rencurel, Alix Riemer, Lisa Schuster, Agnès Sourdillon

Assistante à la mise en scène : Dyssia Loubatière

Dramaturge : Jean-Louis Benoit

Collaboration artistique : Laurent Caillon

Musique originale : Gabriel Levasseur

Scénographe : Jean Haas

Construction décor : Ateliers Jipanco

Créateur lumière : Dominique Fortin

Créateur costumes : Cidalia da Costa

Créateur maquillage et coiffures : Cidalia da Costa

Régie générale : Alexis Jimenez

Photo : © Brigitte Enguérand

Production : Théâtre de la Commune, C.D.N. d’Aubervilliers

En partenariat avec : Les Gémeaux, scène nationale de Sceaux

Coproduction : Nouveau Théâtre d’Angers, C.D.N. des Pays de la Loire, Les Salins, scène nationale de Martigues

Avec le soutien artistique du Jeune Théâtre national, et de la région Rhône-Alpes

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 00

http://www.celestins-lyon.org

Du 14 au 22 février 2013 à 20 heures et le dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 20

Tournée 2013 :

  • Le 8 mars, Les Salins, scène nationale de Martigues
  • Du 13 au 15 mars : Le Cratère, scène nationale d’Alès
  • Les 21 et 22 mars : Espace des Arts, scène nationale de Chalon-sur-Saône
  • Du 26 au 29 mars : La Comédie de Saint Étienne, C.D.N.
  • Du 16 au 18 avril : Nouveau Théâtre d’Angers, C.D.N.